65 Voie illuminative

   J'ai eu aussi, de temps en temps, comme maintenant encore, des tourments d'une autre sorte. Je perds, ce semble, toute possibilité de concevoir une bonne pensée, ou de désirer un acte de vertu. Mon corps et mon âme deviennent inutiles à tout et très pénibles pour moi-même. Mais je n'ai pas alors ces

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1. Chap. XXV et XXVI.

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tentations ni ces troubles dont j'ai parlé. C'est seulement un dégoût de je ne sais quoi, où l'âme n'est satisfaite de rien. Je m'applique, moitié de gré moitié de force, à de bonnes œuvres extérieures pour m'occuper. Et je vois clairement combien l'âme est indigente dès que la grâce vient à se cacher. Je n'en conçois pas pourtant beaucoup de peine, car la vue de ma bassesse est pour moi de quelque consolation.

   Il m'arrive aussi parfois de n'avoir aucune pensée précise ni raisonnable sur Dieu ou sur aucun bien. Il m'est impossible de faire oraison, malgré la solitude où je me trouve. Je sens bien néanmoins que j'ai une connaissance générale de Dieu.  L'entendement et l'imagination me causent ici, je le comprends, un grand tort. Quant à la volonté, elle me semble bonne et disposée pour toute sorte de bien. L'entendement, au contraire, est tellement égaré qu'il ressemble à un fou furieux que personne ne peut enchaîner; aussi je suis impuissante à le fixer même l'espace d'un Credo. Parfois j'en ris; comme j'ai alors l'intelligence de ma misère, je le considère et l'abandonne à lui-même pour voir ce qu'il fera. Grâce à Dieu, jamais, ô merveille ! il ne se porte à rien de mauvais, mais seulement à des choses indifférentes, pour examiner ce qu'il y aurait à faire ici, ou là, ou ailleurs. J'apprécie mieux alors quelle faveur insigne m'accorde le Seigneur quand il tient ce fou enchaîné dans une contemplation parfaite. Je me demande, en outre, ce que diraient de moi, à la vue de ces égarements d'esprit, ceux qui me croient bonne. Je suis touchée de compassion quand je vois mon âme en si mauvaise compagnie. J'ai le plus vif désir de sa liberté; je m'adresse au Seigneur et je lui dis : Quand donc, ô mon Dieu, verrai-je mon âme occupée tout entière à chanter vos louanges? Quand donc toutes ses puissances jouiront-elles de vous ? Ne permettez pas, Seigneur, qu'elle soit plus

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longtemps divisée; on dirait qu'elle s'en va de tous côtés en lambeaux.

   C'est là une épreuve fréquente. Parfois aussi, je le vois, ma mauvaise santé y contribue pour beaucoup. Mais je ne puis oublier le préjudice que nous a causé le péché de nos premiers parents; c'est lui, ce me semble, qui rend nos facultés incapables de jouir d'un si grand bien d'une façon complète. Mes péchés personnels doivent aussi y contribuer; car si je ne les avais commis en si grand nombre, j'aurais plus d'aptitude à me fixer tout entière dans le bien.

   Voici encore une autre grande épreuve par laquelle je suis passée. Il me semblait que tous les livres d'oraison que je lisais m'étaient connus et que je n'en avais plus besoin, puisque le Seigneur m'avait déjà accordé les grâces dont ils parlent; je ne les lisais donc plus. Je me contentais de lire la vie des Saints; et, me voyant si loin d'eux dans le service de Dieu, je m'imaginais trouver un stimulant et un encouragement dans l'exemple de leurs vertus. Mais en me croyant parvenue à un si haut degré d'oraison, il me semblait que j'avais très peu d'humilité. Comme je ne pouvais m'ôter cette pensée, j'en éprouvais un chagrin profond jusqu'à ce que des hommes instruits, et, entre autres, le saint religieux Pierre d'Alcantara, me dirent de ne plus m'en mettre en peine. Je vois bien, certes, que je n'ai pas encore commencé à servir Dieu, et, cependant, les faveurs que je reçois de Sa Majesté sont comme celles qu'il réserve à beaucoup d'âmes saintes. Tout en moi est imperfection, sauf les désirs et l'amour; sur ce point, je le reconnais bien, le Seigneur m'a favorisée afin que je puisse lui rendre quelque service. Il me semble vraiment que je l'aime, mais ce qui me désole, ce sont mes œuvres et les nombreuses imperfections que je constate en moi.

    D'autres fois mon âme est dans une sorte de stupi-

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dité. J'exprime ce qui est. Je ne fais, ce semble, ni bien, ni mal; je me contente de suivre les autres, comme on dit, sans éprouver ni peine, ni consolation; la vie et la mort, la joie et la douleur, tout m'est indifférent; on dirait que je ne sens rien. L'âme est alors, selon moi, comme le petit ânon qui s'en va paissant, se soutient avec l'aliment qu'on lui donne et mange sans presque s'en apercevoir. Une fois dans cet état, en effet, elle ne doit pas être sans puiser un aliment dans quelques faveurs insignes de Dieu; car elle n'a aucune répugnance à supporter cette vie si misérable et l'accepte avec une indifférence parfaite. Mais comme elle ne sent ni les mouvements ni les effets intérieurs, elle n'a pas l'intelligence de son état.

   Il me semble maintenant que l'âme est alors comme un navire qui fend les eaux par un vent très modéré et fait beaucoup de chemin sans qu'on s'en aperçoive. Il n'en est pas ainsi de ces autres états dont j'ai parlé. Les effets produits y sont si grands que l'âme constate presque aussitôt son progrès, car soudain les désirs bouillonnent en elle et rien n'est plus capable de la satisfaire; tel est l'effet produit, quand Dieu lui donne ces grands transports d'amour dont il a été question. Elle ressemble à ces petites sources d'eau vive que j'ai vues couler, et qui ne cessent jamais par leur bouillonnement de rejeter le sable en haut. Cette comparaison, à mon avis, peint au naturel l'état de cette âme. L'amour dont elle est embrasée est sans cesse en mouvement et lui suggère toujours de nouvelles entreprises. Il ne peut plus être contenu en elle, comme la source qui ne pouvant demeurer sous terre, se répand au dehors. Tel est l'état habituel de cette âme. Elle ne peut ni rester en repos ni contenir ses transports, tant est grande l'impétuosité de l'amour. Abîmée dans cet amour qui ne saurait lui faire défaut,

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elle voudrait voir les autres s'y désaltérer et célébrer avec elle les louanges de Dieu.

 

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