62 Voie illuminative

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CHAPITRE XXX

 

Elle reprend le récit de sa vie et montre comment le Seigneur remédia en grande partie à ses peines, en amenant dans la ville où elle était le P. Pierre d'Alcantara, saint religieux de l'Ordre de Saint-François. Elle explique les grandes tentations et les peines intérieures qu'elle endura à plusieurs reprises.

 

   Voyant donc le peu d'efficacité, l'inutité même de mes efforts pour empêcher des transports aussi grands, je craignis même de les avoir. Je ne pouvais comprendre comment la peine et la joie se trouvaient simultanément en moi. Je savais bien que la souffrance corporelle est compatible avec la joie spirituelle. Mais une peine spirituelle aussi excessive, unie à une suavité aussi enivrante, c'était un mystère pour moi. Cependant je ne cessais pas de résister à ces transports. Mes efforts, je l'avoue, étaient bien insuffisants, et parfois j'en étais brisée de fatigue. Je m'armais de la croix, et avec elle je voulais me défendre contre Celui qui s'en est servi pour nous sauver tous. Personne, je le voyais clairement, ne me comprenait; mais je n'osais le dire qu'à mon confesseur. M'en ouvrir à d'autres, c'eût été manifester que je n'avais point d'humilité.

   Le Seigneur daigna remédier en grande partie à mes peines. Il lui plut même de les faire cesser pour lors entièrement, en amenant dans cette ville le saint religieux Pierre d'Alcantara. J'en ai déjà fait mention et j'ai parlé quelque peu de sa pénitence. On m'a raconté qu'entre autres mortifications, il avait porté

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continuellement pendant vingt ans un cilice de lames de fer-blanc. Il a composé en langue vulgaire plusieurs petits traités d'oraison fort répandus aujourd'hui. Habitué comme il l'était à la bien pratiquer, il a pu en parler d'une manière très utile pour les âmes qui s'y adonnent. Il a gardé enfin dans toute sa rigueur la règle primitive du bienheureux S. François et pratiqué les autres pénitences dont j'ai déjà parlé quelque peu 1.

   Or cette dame veuve, dont il a été question, grande servante de Dieu, et mon intime amie2, apprit l'arrivée en cette ville d'un si grand personnage. Elle n'ignorait pas le besoin que j'en avais, car elle était témoin de mes afflictions et me procurait beaucoup de consolation. Animée de la foi la plus vive, elle ne pouvait voir que l'esprit de Dieu là où presque tous reconnaissaient celui du démon. C'était une personne d'un jugement très sûr et d'une rare discrétion. Le Seigneur lui accordait beaucoup de grâces dans l'oraison. Aussi Sa Majesté daigna l'éclairer sur des points que des savants ignoraient. Mes confesseurs me permettaient de lui confier quelques-unes de mes peines, afin d'y trouver un adoucissement, car pour plusieurs motifs elle était apte à le donner. Parfois même elle avait part aux faveurs dont j'étais comblée, et Notre-Seigneur me chargeait de lui transmettre des avis très utiles pour son âme.

   Dès qu'elle eut appris l'arrivée de ce saint religieux, elle songea à me procurer de son mieux des rapports avec lui, et, sans m'en rien dire, elle obtint de mon provincial l'autorisation de m'avoir huit jours dans sa maison.

   Je le vis donc chez elle et dans certaines églises et

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1. A la fin du ch. XXVII.

2. Dona Yomat de Ulloa.

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j'eus avec lui de nombreux entretiens cette première fois qu'il vint dans cette localité. Depuis lors, j'ai pu aussi à diverses époques, communiquer avec lui.

   Je lui fis donc un exposé sommaire de toute ma vie et de mon mode d'oraison. J'apportai à cette ouverture le plus de clarté possible, car j'ai toujours eu à cœur d'agir avec une très grande clarté et sincérité avec tous mes directeurs. Je voudrais leur faire connaître jusqu'aux premiers mouvements de mon âme. Dans les choses douteuses et incertaines j'apporte même des raisons contre moi. C'est donc sans duplicité aucune ni artifice que je lui découvris les secrets de mon intérieur.

   Je vis presque dès le début qu'il me comprenait par son expérience personnelle. C'était là précisément ce dont j'avais besoin; car je n'avais pas alors comme aujourd'hui la lumière nécessaire pour faire connaître ce qui se passait en moi; le Seigneur ne m'avait pas encore accordé la grâce dont Sa Majesté m'a favorisée depuis, de pouvoir comprendre ces faveurs et de les exposer aux autres. Il fallait donc une connaissance expérimentale à celui qui devait avoir la pleine intelligence de mon état, et me dire ce que c'était.

   Il me donna une très grande lumière, parce que je ne pouvais comprendre les visions qui ne sont pas imaginaires. Quant à celles qui se représentent aux yeux de l'âme, il me semble que je ne les comprenait pas davantage. Comme je l'ai déjà dit, celles-là seulement qui frappent les yeux du corps me semblaient devoir mériter mon estime, et je n'en avais pas de celles-là. Ce saint homme me donna sur tous les points la lumière et les explications nécessaires. Il me recommanda de ne pas avoir de peine, mais de rendre grâces à Dieu; car je devais être tellement certaine que son esprit agissait en moi, que, à part les vérités de la foi,

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il n'y avait rien qui fût plus vrai, ni qui méritât davantage ma créance.

   Il se consolait beaucoup avec moi, et m'accordait toutes ses faveurs et ses attentions. Depuis lors, il a toujours pris le plus grand soin de mes intérêts, et m'a fait part de ses pensées et de ses projets. En voyant les désirs si manifestes dont le Seigneur m'avait enrichie et le si grand courage dont j'étais animée pour arriver à ce qu'il accomplissait déjà lui-même, il éprouvait une joie profonde à s'entretenir avec moi. Quand, en effet, on a été élevé à cet état, il n'y a pas de joie et de consolation comparables à celles de rencontrer une âme à laquelle il semble que le Seigneur a déjà donné le commencement de ces dispositions car pour lors, je ne devais pas être sans doute beaucoup plus avancée. Plaise à Dieu que je sois parvenue maintenant à cet état !

   Il eut pour moi la plus vive compassion. L'une des plus grandes épreuves d'ici-bas, me dit-il, était celle que j'avais endurée, la contradiction des gens de bien. Il me restait encore, ajouta-t-il, à souffrir beaucoup; car j'avais besoin d'un secours continuel, et il n'y avait dans la ville personne qui me comprît. Mais il parlerait à mon confesseur et au gentilhomme marié dont j'ai fait mention1. Celui-ci était l'un de ceux qui me causaient le plus de peine. Comme personne ne s'intéressait plus que lui à mon âme, il était précisément l'auteur de toute cette guerre, car il était craintif et saint. Après m'avoir vue naguère si imparfaite, il ne parvenait pas à se rassurer sur mon état.

   Ce saint religieux exécuta sa promesse.  Il leur parla à tous les deux, et leur exposa pour quels motifs et pour quelles raisons ils devaient se rassurer et ne plus m'inquiéter à l'avenir. Le confesseur n'en avait

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1. Le P. Balthasar Alvarez et François de Salcedo.

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pas grand besoin. Mais il n'en était pas de même du gentilhomme, car il ne put être pleinement persuadé. Néanmoins, à partir de cette entrevue, il ne me causait plus autant de crainte.

 

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