61 Voie illuminative

D'autres fois, quand le tourment divin est excessif, l'âme ne peut employer ni cette supplique, ni aucun autre moyen. Le corps tout entier est brisé et ne peut remuer ni les pieds ni les bras; s'il est debout, il s'affaisse comme attiré de vive force et peut à peine respirer. Il laisse seulement échapper quelques soupirs auxquels il ne peut donner de la force, bien que le sentiment en soit très vif.

   Tandis que j'étais en cet état, il plut au Seigneur de me favoriser à différentes reprises de la vision suivante. Je voyais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est très rare que je voie les anges ainsi. Bien qu'ils m'apparaissent souvent, je ne les vois que selon le mode dont j'ai parlé tout d'abord dans la vision précédente1. Or, dans la vision

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1. Chap. XXVII.

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 P309   CHAPITRE      VINGT-NEUVIÈME

 

Présente le Seigneur a voulu me montrer l'ange sous cette forme. Il n'était pas grand, mais petit et extrêmement beau; à son visage enflammé il paraissait être des plus élevés parmi ceux qui semblent tout embrasés d'amour. Ce sont apparemment ceux qu'on appelle Chérubins, car ils ne me disent pas leurs noms. Mais il y a dans le ciel, je le vois clairement, une grande différence de certains anges à d'autres, et de ceux-ci à ceux-là, que je ne saurais l'exprimer.

   Je voyais donc l’ange qui tenait à la main un long dard en or, dont l'extrémité en fer portait, je crois, un peu de feu. Il me semblait qu'il le plongeait parfois au travers de mon cœur et l'enfonçait jusqu'aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait tout entière embrasée d'un immense amour de Dieu. La douleur était si vive qu'elle me faisait pousser ces gémissements dont j'ai parlé. Mais la suavité causée par ce tourment incomparable est si excessive que l'âme ne peut en désirer la fin, ni se contenter de rien en dehors de Dieu. Ce n'est pas une souffrance corporelle; elle est spirituelle. Le corps cependant ne laisse pas d'y participer quelque peu, et même beaucoup. C'est un échange d'amour si suave entre Dieu et l'âme, que je supplie le Seigneur de daigner dans sa bonté en favoriser ceux qui n'ajouteraient pas foi à ma parole. Les jours que durait cette faveur, j'étais comme hors de moi. J'aurais voulu ne rien voir et ne point parler, mais savourer mon tourment; car il était pour moi une gloire au-dessus de toutes les gloires d'ici-bas.

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1. Cfr. Seconde Relation de la Sainte au P. Rodrigue Alvarez. La Sainte y déclare ce qui suit : Cette douleur n'est pas dans les sens du corps; ce n'est pas une blessure matérielle; on l'éprouve dans l’intérieur de l'âme et il n'en parait rien sur le corps. Elle s'exprimait donc en 1575 d'une façon un peu différente qu'à l'époque où elle écrivait le livre de sa Vie, comme on vient de le voir.

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 P310   VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

   Telle était la grâce dont le Seigneur me comblait quelquefois, quand il lui plut de me donner des ravissements si grands, que je ne pouvais y résister même en présence des autres. Aussi ma peine fut très vive quand ils commencèrent à être connus du public. Depuis que j'en suis favorisée, je n'éprouve plus cette peine au même degré, mais plutôt celle dont j'ai parlé plus haut, dans je ne sais plus quel chapitre1. Celle-ci est bien différente sous beaucoup de rapports et d'un plus haut prix. Quant à celle dont je parle maintenant, elle s'est à peine fait sentir, je crois, que le Seigneur ravit l'âme et la plonge dans l'extase. Aussi elle n'a pas le temps d'avoir de la peine ni de souffrir; car elle entre aussitôt dans la jouissance. Béni soit à jamais Celui qui comble de telles faveurs une âme qui répond si mal à de si grands bienfaits !

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1. Chap. XX-XXI.

 

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