58 Voie illuminative

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CHAPITRE XXIX

 

Elle continue le même récit. Elle raconte quelques

faveurs  insignes   dont   le   Seigneur   l'a   comblée

ainsi que les paroles que Sa Majesté lui adressait

pour la rassurer et lui permettre de répondre

à ses contradicteurs.

 

   Je me suis bien éloignée de mon sujet. Je voulais montrer pour quels motifs ces visions ne sont pas le produit de notre imagination. Comment, en effet, cette faculté pourrait-elle, avec tous ses efforts, nous représenter l'Humanité du Christ, et nous retracer sa beauté souveraine ? Ce n'est pas en quelques instants qu'elle parviendrait à en reproduire même une certaine ressemblance. Nous pouvons, il est vrai, nous en former une image et la considérer pendant quelque temps, examiner ses traits, sa blancheur; nous pouvons aussi donner à cette image une perfection toujours plus grande et la confier à notre mémoire. Et alors, qui pourra nous l'enlever, puisqu'elle est l'œuvre de notre entendement ? Dans la vision dont je parle, cela est impossible.   Nous devons la contempler quand il plaît au Seigneur de nous en favoriser, comme il lui plaît et le temps qu'il juge bon. Nous n'y pouvons rien retrancher ou ajouter, quoi que nous fassions, ni la contempler, ou cesser de la contempler, au gré de nos désirs. Et si nous voulons en considérer quelque détail, cette vision du Christ s'évanouit aussitôt.

   Durant l'espace de deux ans et demi, le Seigneur m'a favorisée très fréquemment de cette vision. Mais il y a plus de trois ans déjà qu'il ne me l'accorde plus

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 P301           CHAPITRE   VINGT-NEUVIÈME

 

aussi fréquemment de cette façon; il l'a remplacée par une grâce plus élevée dont je parlerai peut-être dans la suite. Je voyais donc alors que le Christ me parlait; j'admirais son incomparable beauté et les paroles suaves, quelquefois sévères, qui tombaient de ses lèvres si ravissantes et si divines. J'avais le plus vif désir de connaître la couleur de ses yeux et sa taille elle-même, afin de pouvoir en parler. Mais je n'ai jamais mérité cette faveur. Tous mes efforts ont été inutiles, car la vision s'évanouissait alors entièrement. Parfois cependant j'ai remarqué qu'il jetait sur moi un regard de bonté, mais ce regard était d'une telle puissance que l'âme ne saurait le supporter. Elle demeure alors dans un ravissement si élevé que, pour jouir davantage de lui tout entier, elle perd de vue ce spectacle si beau.

   Ainsi donc cette vision est absolument indépendante de notre volonté. Le Seigneur, on le voit d'une manière claire, veut qu'il n'y ait en nous que de l'humilité et de la confusion, que nous recevions simplement ce qui nous est donné et en rendions grâces au bienfaiteur. Il en est ainsi dans toutes les visions, sans en excepter une seule. Nous n'y pouvons rien faire, et soit pour voir moins, soit pour voir plus, toute notre industrie serait inutile. Le Seigneur veut nous montrer très clairement que cette faveur n'est point notre œuvre, mais la sienne. Nous pouvons en effet d'autant moins concevoir d'orgueil, qu'il nous pénètre lui-même d'humilité et de crainte, car nous voyons que, s'il nous enlève la faculté de contempler à notre guise ce que nous voudrions, il peut également nous priver de telles faveurs comme de sa grâce, et nous laisser dans une indigence complète. Il veut enfin que nous marchions toujours avec crainte tant que nous sommes dans cet exil.

   Le Seigneur se manifestait presque toujours à moi

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P302     VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

dans la gloire de sa Résurrection ; c'est ainsi également que je le voyais quand il m'apparaissait dans la sainte Hostie. Parfois cependant, voulant me soutenir dans la tribulation, il me montrait ses plaies. Je l'ai vu quelquefois en croix et au jardin des Olives, rarement avec la couronne d'épines, et parfois portant sa croix. Il se conformait alors, je le répète, aux nécessités de mon âme ou de quelques autres personnes. Mais il m'apparaissait toujours dans sa chair glorifiée.

   Qui pourra dire les humiliations et les angoisses, les frayeurs et les persécutions par lesquelles je suis passée pour révéler toutes ces faveurs! On me croyait si bien possédée du démon que plusieurs voulaient m'exorciser. Cette perspective me préoccupait peu. Mais j'éprouvais une peine très sensible quand je voyais les confesseurs appréhender de me confesser, ou quand j'entendais les rapports dont j'étais l'objet auprès d'eux. Cependant, je n'ai jamais pu être peinée d'avoir de ces visions célestes, et je n'aurais pas voulu en échanger même une seule contre tous les biens en tous les plaisirs du monde. Je les considérais toujours comme des faveurs insignes de Dieu. Elles étaient, à mes yeux, un trésor du plus grand prix, et le Seigneur lui-même daignait souvent m'en donner l'assurance. Mon amour pour lui, je le voyais, s'embrasait des ardeurs les plus vives. J'allais lui confier toutes mes angoisses, et l'oraison me procurait toujours de la consolation et des forces nouvelles. Mais je n'osais plus répondre à mes contradicteurs, car c'était toujours pire : ils y auraient vu un manque d'humilité. Je me contentais de m'ouvrir à mon confesseur, qui me consolait toujours beaucoup, quand il me voyait dans l'épreuve.

 

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