Mon confesseur, qui, je le répète, était un religieux très saint de la Compagnie de Jésus, faisait la même réponse, comme je l'ai appris depuis. Il possédait beaucoup de prudence et d'humilité ; mais cette humilité si grande m'attira bien des peines. Quoique très adonné à l'oraison et homme de science, il ne se fiait pas à lui-même, car le Seigneur ne conduisait pas son âme par le même chemin que la mienne. Aussi il eut beaucoup à souffrir à mon sujet, et de bien des manières. J'ai appris depuis qu'on allait le prévenir de se tenir en garde contre moi, afin de ne pas se laisser tromper par le démon, en donnant créance à quelque chose de ce que je lui disais. On lui citait même à ce sujet l'exemple de plusieurs personnes. Tout cela était pour moi une cause de tourment. Je craignais de ne plus trouver personne à qui me confesser et de voir tout le monde me fuir; je ne faisais que pleurer. Ce fut une providence du Seigneur que ce confesseur voulût continuer à m'entendre il était d'ailleurs si grand serviteur de Dieu, qu'il était prêt à tout endurer pour sa cause. Il me disait d'éviter toute offense de Dieu, de ne point m'écarter de ses conseils et de ne pas craindre qu'il m'abandonnât. Je trouvais toujours près de lui courage et consolation. Il me recommandait sans cesse de ne lui rien cacher, et j'obéissais. Il me disait qu'en agissant de la sorte, je ne recevrais aucun dommage du démon, supposé qu'il fût l'auteur de ce qui se passait en moi; au contraire, le Seigneur tirerait le bien du mal même que cet esprit de ténèbres voudrait me causer. Il s'appliquait de tout son pouvoir à la perfection de mon âme. Pour moi, remplie de crainte comme je l'étais, je lui obéissais en tout, quoique
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d'une manière imparfaite. Mais il eut beaucoup à souffrir à mon sujet durant trois ans et plus, qu'il me dirigea au milieu de ces épreuves. Tandis que j'étais en butte à de grandes persécutions et que, par une permission de Dieu, j'étais mal jugée sur une foule de points, et souvent sans qu'il y eût la moindre faute de ma part, on allait cependant le trouver et on faisait retomber sur lui toute la responsabilité, bien qu'il ne fût nullement coupable. S'il n'eût eu tant de sainteté et si Dieu ne l'eût soutenu, il lui eût été impossible de supporter tant d'ennuis. D'un côté, il devait répondre à ceux qui me regardaient comme hors du bon chemin et ne croyaient pas à ce qu'il leur disait; de l'autre il devait me tranquilliser. Par ailleurs, tout en me donnant lui-même des craintes plus grandes, il devait me rassurer, car chaque vision, étant chose nouvelle, me laissait ensuite, par une permission spéciale de Dieu, en proie aux appréhensions les plus vives. Tout cela provenait de ce que j'avais été et étais encore si pécheresse. Il me consolait avec beaucoup de compassion, et s'il s'était cru lui-même, je n'aurais pas tant souffert, car Dieu daignait l'éclairer en tout, et, à ce que je crois, c'est par le sacrement de pénitence qu'il lui conférait la lumière.
Les autres serviteurs de Dieu n'étaient pas rassurés sur mon compte et avaient avec moi de fréquents entretiens. Comme je leur parlais avec abandon de certaines choses de mon âme, ils leur donnaient des interprétations différentes des miennes. Parmi eux s'en trouvait un pour lequel j'avais une estime spéciale, car mon âme lui était infiniment obligée, et il était très saint; mais c'était un vrai tourment pour moi de voir qu'il ne me comprenait pas, et cependant il avait le plus vif désir de ma perfection et il conjurait le Seigneur de vouloir m'éclairer.
Ce que je leur disais donc avec simplicité, je le répète,
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P299 CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
leur semblait une preuve de mon peu d'humilité. Dès qu’ils remarquaient en moi quelque faute, et ils devaient en découvrir beaucoup, ils condamnaient aussitôt tout le reste. Ils me posaient diverses questions; comme je leur répondais avec candeur et abandon, il leur semblait de suite que je voulais les instruire et faire la savante. Tout cela était rapporté à mon confesseur, car on ne cherchait, à coup sûr, que mon avancement spirituel, et lui me réprimandait. Cette épreuve dura longtemps, mais si les afflictions venaient de divers côtés, les grâces dont le Seigneur me comblait m'aidaient à tout supporter.
Mon but, en racontant ces faits, est de donner à entendre les tourments qu'éprouve une âme quand elle n'a pour la diriger aucun maître expérimenté dans cette voie spirituelle. Si le Seigneur ne m'avait accordé tant de faveurs pour me soutenir, je ne sais ce que je serais devenue. Il y en avait assez pour me faire perdre le jugement. Parfois même, je me voyais réduite à une telle extrémité, que la seule chose en mon pouvoir était d'élever mon regard vers Dieu. Car la contradiction de la part des gens de bien pour une pauvre femme aussi misérable, infirme et timide que moi, ne semble rien telle que je viens de la raconter, et cependant, si j'ai enduré de grandes épreuves dans le cours de ma vie, celle-là a été une des plus sensibles. Puisse-t-elle du moins avoir contribué quelque peu à la gloire de Sa Majesté ! Car ceux qui me condamnaient et m'adressaient des reproches ne cherchaient, j'en suis convaincue, que sa gloire et le plus grand bien de mon âme.