Je reviens donc à ce genre de connaissance qui nous
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est donné. Il me semble que le Seigneur veut, par tous les moyens possibles, procurer à cette âme quelque connaissance de ce qui se passe dans le ciel. Il lui fait voir, à mon avis, comment, là-haut, on se comprend sans parler ; c'est là un fait que j'avais toujours ignoré, je l'avoue, jusqu'au jour où le Seigneur, par pure bonté, a daigné m'en rendre témoin et me le montrer dans un ravissement. Il en est de même ici; Dieu et l'âme se comprennent par cela seul que Sa Majesté veut être entendue d'elle; ces deux amis n'ont pas besoin d'un autre artifice pour s'exprimer leur mutuel amour. Deux personnes qui s'aiment beaucoup sur la terre et qui possèdent un bon jugement, n'ont même pas besoin, ce semble, de signes pour se comprendre; elles n'ont qu'à se regarder. C'est ce qui doit avoir lieu ici. Sans que nous voyions comment, ces deux amants dirigent leur regard l'un sur l'autre; c'est là ce que l'Époux dit à l'Epouse dans le livre des Cantiques, ainsi que je crois l'avoir entendu dire.
0 miséricorde infinie d'un Dieu ! Vous daignez vous laisser encore regarder par des yeux aussi coupables devant vous que ceux de mon âme ! Que cette vue, ô Seigneur, les habitue à ne plus jamais considérer les choses basses, et à ne plus rechercher leur satisfaction en dehors de vous ! O ingratitude des mortels ! jusqu'à quel excès arriveras-tu ? Je connais par expérience la vérité de ce que j'affirme et tout ce qu'on pourrait dire n'est rien en comparaison des faveurs dont vous comblez une âme quand vous l'élevez à une telle intimité. O âmes qui avez commencé à vous adonner à l'oraison et vous qui êtes animées d'une foi vive, je ne vous parle pas seulement des biens que vous gagnez pour l'éternité; mais, je vous le demande, quels trésors comparables à la moindre de ces faveurs pouvez-vous ambitionner même en cette vie ? Considérez comme absolument certain que Dieu se donne
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lui-même à ceux qui ne craignent pas de tout quitter par amour pour lui. Il ne fait acception de personne; il aime tout le monde. Nul, quelque misérable qu'il soit, ne peut alléguer d'excuse, quand il a daigné agir ainsi avec moi et m'élever à un état si sublime. Ce que j'en dis, sachez-le, n'est rien en comparaison de ce qu'on en pourrait raconter. Je me contente de ce qui est nécessaire pour donner à entendre cette sorte de vision et de grâce dont le Seigneur favorise l'âme; mais je me sens impuissante à exprimer ce qu'on éprouve quand il lui manifeste et ses secrets et ses grandeurs. C'est une joie excessive; elle dépasse de beaucoup tout ce que la pensée peut concevoir; aussi elle inspire, à juste titre, une horreur souveraine pour tous les plaisirs d'ici-bas; tous réunis ne sont d'ailleurs que de la boue. C'est même avec dégoût que je les compare aux faveurs dont je parle, quand bien même ils devraient durer toujours. Mais ces faveurs elles-mêmes, que sont-elles ? Une seule goutte de ce torrent de délices que le Seigneur nous a préparées !
O honte ! Oui, je rougis de moi-même. Si la confusion pouvait trouver place dans le ciel, j'y serais, à juste titre, plus confuse que personne. Pourquoi donc aspirons-nous à de si grands biens, à de telles délices, à une gloire éternelle, uniquement aux dépens du bon Jésus ? Et puisque nous ne l'aidons pas, comme le Cyrénéen, à porter sa Croix, pourquoi, du moins, ne pleurons-nous pas sur lui, avec les filles de Jérusalem ? Eh quoi ! la voie des plaisirs et des vains passe-temps nous mènerait-elle à la félicité qu'il nous a conquise au prix de tant de sang ? Cela est impossible ! Nous penserions par de vains honneurs le dédommager des mépris dont il a été couvert, pour nous procurer un royaume éternel ! On serait insensé de le croire. Illusion, illusion ! jamais ce chemin ne conduira au ciel! Proclamez bien haut ces vérités, mon Père,
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puisque le Seigneur ne m'a pas donné à moi cette liberté. Je voudrais me les redire sans cesse à moi-même ! j'ai tant tardé à leur prêter une oreille attentive et à écouter la voix de Dieu, comme le prouve ce récit! C'est pour moi, je l'avoue, une confusion extrême d'en parler : aussi je préfère n'en plus rien dire. Je me contente d'ajouter une considération que je fais de temps en temps sur le bonheur du ciel, et daigne le Seigneur m'accorder la grâce d'en jouir un jour ! Quelle gloire accidentelle et quelle joie ce sera pour les Bienheureux déjà en possession de ce bonheur, quand ils verront que, s'ils ont commencé sur le tard à servir Dieu, du moins, ils n'ont plus négligé de travailler à sa cause dans toute l'étendue de leur pouvoir, ni de se renoncer en tout par amour pour lui, chacun selon ses forces et sa condition ! Et plus leurs efforts auront été grands, plus aussi leur gloire sera éclatante. Comme il se trouvera riche celui qui aura renoncé à toutes ses richesses pour Jésus-Christ ! Comme il sera honoré celui qui par amour pour Lui aura foulé aux pieds tous les honneurs, et mis sa joie à se voir au comble de l'humiliation ! Comme il sera sage celui qui aura trouvé ses délices à passer pour un insensé, parce que la Sagesse elle-même a porté ce titre ! Mais qu'elles sont rares à l'heure présente les âmes de cette valeur ! Sans doute nos péchés en sont cause. Oui, vraiment, ils semblent avoir disparu à tout jamais, ceux que les mondains traitaient d'insensés, parce qu'ils les voyaient accomplir les œuvres héroïques des véritables amants de Jésus-Christ ! O monde, ô monde, grandis-tu en honneur parce qu'il y en a si peu qui te connaissent! Croyons-nous donc mieux servir Dieu parce que nous passons pour sages et pour discrets ? On dirait qu'il en doit être ainsi, tant on use de discrétion. Nous nous imaginons donner bien peu d'édification, si nous ne soutenons pas avec soin un maintien et une auto-
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rité conformes à notre rang. Il n'y a pas jusqu'aux religieux, aux ecclésiastiques et aux religieuses qui ne regardent comme une nouveauté et un sujet de scandale pour les faibles de porter des habits vieux et rapiécés. On craint même d'être très recueilli et de s'adonner à l'oraison, tant le monde est perverti, tant sont tombés en oubli les pratiques de perfection et les grands élans de ferveur qu'on voyait dans les saints. Ces maximes en effet contribuent plus aux calamités de l'heure présente que ne pourraient causer de scandale des religieux qui montreraient, par leurs exemples comme par leurs paroles, le mépris où il faut tenir le monde; par là ils ne scandaliseraient personne. Car de tels scandales par la grâce de Dieu produisent le plus grand bien. Et si quelques-uns s'en offensent, d'autres sentent des remords. Plût à Dieu qu'il nous fût donné de contempler dans un saint le portrait fidèle des souffrances endurées par le Christ et ses Apôtres ! Aujourd'hui, plus que jamais, nous en aurions besoin.
Et quel parfait modèle de vertu le Seigneur vient de nous ravir en rappelant à lui le saint religieux Pierre d'Alcantara1! Le monde n'est plus capable d'une si haute perfection. Les santés, dit-on, sont plus faibles ; nous ne sommes plus aux temps passés. Or ce saint homme était de notre temps; sa faveur égalait celle des temps anciens; aussi il avait en horreur toutes les vanités du monde. Si nous n'allons pas nu-pieds comme lui, si nous ne nous livrons pas à une pénitence aussi austère, il y a beaucoup d'autres moyens, comme je l'ai dit souvent, de mépriser le monde; et le Seigneur
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1.Il naquit en 1499 à Alcantara, dans l'Estramadure. Il prit l’habit de saint François chez les Frères Mineurs dont il inaugura la Réforme en 1540 à Pedroso. Il mourut le 18 octobre 1540 à Menas, dans la province d'Avila.
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lui-même nous les indique, dès qu'il découvre en nous du courage.
Oh ! quel magnanime courage dut recevoir de Sa Majesté le Saint dont je parle, pour pratiquer pendant quarante-sept ans cette pénitence si austère que tout le monde connaît ! Je veux en signaler quelques traits que je sais d'une manière très certaine. C'est lui-même qui me les a racontés ainsi qu'à une personne dont il se cachait peu. S'il m'a parlé avec tant d'abandon, je le dois sans doute à l'affection qu'il me portait. Notre Seigneur avait voulu la lui donner pour qu'il prît ma défense et me soutînt à une époque où j'en avais grandement besoin, comme je l'ai dit déjà et comme je le dirai encore plus loin. Il me raconta que pendant quarante ans, ce me semble, il n'avait jamais dormi plus d'une heure et demie chaque jour. Sa plus dure pénitence au début avait été de vaincre le sommeil; voilà pourquoi il se tenait toujours ou à genoux ou debout. Le peu de sommeil qu'il s'accordait, il le prenait assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé à la muraille. Aurait-il voulu se coucher, ii ne l'aurait pu, car sa cellule, on le sait, n'avait pas plus de quatre pieds et demi de long. Durant tout ce temps, il ne se couvrit jamais de son capuce, malgré les ardeurs du soleil, ou l'abondance de la pluie, il ne se servit point de chaussures, ni de linge. Il ne portait qu'un habit de grosse bure, sans autre chose sur la chair, encore cet habit était-il aussi étroit que possible, pardessus il mettait un petit manteau de même étoffe. Il m'a dit que dans les grands froids il le quittait et ouvrait la porte et la petite fenêtre de sa cellule, puis reprenait son manteau et fermait la porte, c'est ainsi qu'il reposait son corps et le mettait un peu plus à
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I. La Sainte fait ici allusion à la fondation du premier monastère de la Réforme. Voir plus bas les chap. XXXV et XXXVI.
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l'abri. Il lui était très ordinaire de ne manger que tous les trois jours; et il me dit que je n'avais pas lieu d'en être surprise, car c'était très possible pour quiconque en avait pris l'habitude. Un de ses compagnons m'assura qu'il restait parfois huit jours sans manger. Cela arrivait, je pense, lorsqu'il était en oraison, car il avait de très grands ravissements et transports d'amour de Dieu, une fois même j'en ai été témoin. Sa pauvreté était extrême; sa mortification était si grande, même dès sa jeunesse, qu'il m'a raconté avoir passé trois ans dans une maison de son ordre sans connaître un seul des religieux, si ce n'est au son de la voix, car il ne levait jamais les yeux ; aussi il ne savait se rendre aux endroits où le devoir l'appelait, qu'en suivant les religieux. Il faisait de même quand il allait en voyage. Pendant de longues années il n'a jamais regardé une femme. Toutefois, à l'époque où je fis sa connaissance, il m'affirma que c'était la même chose pour lui de les voir ou de ne pas les voir; mais il était alors très vieux et sa maigreur était extrême; son corps semblait n'être formé que de racines d'arbres. A une si haute sainteté, il joignait la plus grande affabilité. Néanmoins il parlait peu, à moins qu'on ne l'interrogeât. Ses paroles étaient pleines d'onction et son jugement très sûr.
J'aurais encore beaucoup d'autres traits à raconter ; mais je crains, mon Père, que vous ne me demandiez de quoi je me mêle; j'avais même cette appréhension en faisant ce récit; aussi je termine en disant que sa mort a été comme sa vie, une prédication et une exhortation à ses frères. Voyant sa fin approcher, il récita le psaume Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi1 puis, s'étant mis à genoux, il mourut.
Depuis lors, par la volonté divine, il m'a plus
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1. Ps. 121 ; « Je me suis réjoui à ces paroles qui m'ont été dites : Nous irons dans la maison du Seigneur. »
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assistée encore que pendant sa vie, et m'a donné beaucoup de conseils. Je l'ai vu souvent au sein d'une gloire immense. La première fois qu'il m'apparut ainsi, il me dit : 0 bienheureuse pénitence qui m'a valu une telle récompense! Il me dit aussi plusieurs autres choses. Un an avant sa mort, il m'était apparu malgré la distance qui nous séparait ; je sus qu'il devait mourir bientôt et je lui écrivis pour l'en prévenir; il était alors à plusieurs lieues d'ici. Au moment de sa mort, il m'apparut de nouveau et me dit qu'il allait se reposer. Je n'y crus pas pour lors, mais j'en parlai néanmoins à plusieurs personnes, et au bout de huit jours arriva la nouvelle qu'il était mort, ou plutôt, qu'il avait commencé à vivre pour toujours. Voilà donc le terme d'une vie si austère ! une gloire immense ! Et maintenant, ce me semble, il me console beaucoup plus que pendant sa vie sur la terre. Le Seigneur me dit un jour qu'on ne lui demanderait jamais rien au nom de ce fidèle serviteur, qu'il ne l'accordât. Pour moi, je l'ai chargé de présenter plusieurs fois mes suppliques à Dieu, et je les ai toujours vues exaucées. Que le Seigneur en soit à jamais béni ! Ainsi soit-il !
Mais à quoi bon tant de paroles pour vous porter, mon Père, à ne donner aucune estime aux choses de ce monde ? Comme si vous ne saviez pas cela, ou comme si vous n'étiez pas déjà déterminé à tout quitter et ne l'eussiez fait ! Mais je vois le monde vivre dans un tel état de perdition, que ce récit ne servirait-il qu'à me causer une fatigue corporelle, ce me serait un soulagement de l'écrire, car tout ce que je dis tourne à ma condamnation. Que le Seigneur daigne me pardonner les offenses que j'ai commises même en cela contre lui; quant à vous, mon Père, pardonnez-moi la fatigue que je vous cause sans motif. On dirait que je veux vous imposer la pénitence qui m'est due pour ces manquements.