52 Voie illuminative

   Ainsi en est-il également d'une autre manière dont Dieu instruit l'âme, et lui parle sans paroles, de la même façon que je viens de dire. C'est un langage tellement céleste que toutes nos paroles sont impuissantes à le faire comprendre, si le Seigneur lui-même ne nous l'enseigne par expérience. Il grave au plus intime de l'âme ce qu'il veut lui faire connaître, et là il le lui représente sans image ni forme de paroles, mais de la même manière que dans la vision dont je viens de parler. Et qu'on remarque avec le plus grand soin cette manière dont le Seigneur fait entendre à l'âme ce qu'il veut, en lui découvrant de grandes vérités ou de hauts mystères; car bien souvent, quand il m'explique une vision dont il m'a favorisée, c'est ainsi qu'il m'en donne l'intelligence. Il me semble que c'est là où le démon a le moins de prise; en voici d'ailleurs les raisons. Si elles ne sont pas bonnes, c'est que je dois me tromper.          Cette sorte de vision et de langage est quelque chose de si spirituel, qu'il n'y a, à mon avis, ni dans les puissances, ni dans les sens, le plus léger mouvement d'où le démon puisse tirer profit. Cela

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 P278   VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

arrive rarement et dure très peu de temps; car, d'autres fois, il me semble que les puissances ne sont pas suspendues, ni les sens ravis, mais sont, au contraire parfaitement libres dans leurs opérations. Cette sorte de vision, en effet, ne nous est pas toujours donnée dans la contemplation; c'est même fort rare; mais quand elle arrive, je dis qu'il n'y a alors aucune opération aucun acte de notre part; c'est Dieu, ce semble, qui fait tout. Il en est comme d'une nourriture qui se trouverait dans notre estomac sans que nous l'ayons mangée; nous ignorons comment elle y est entrée mais nous comprenons bien qu'elle y est. Toutefois nous ne savons ni ce qu'est cette nourriture, ni qui l’a mise en nous; au contraire, dans la faveur dont je m'occupe, nous connaissons qui nous parle et ce qui nous est dit : pour moi, j'ignore comment cette connaissance est en moi; car je n'ai rien vu, ni entendu; jamais je n'ai eu le moindre désir de cette faveur, ni même la pensée que cela pût être.

   Dans le mode de parler dont il a été question plus haut1, Dieu force lui-même l'entendement à être, malgré lui, attentif à ce qui est dit. L'âme semble alors douée de plusieurs facultés nouvelles d'entendre; on l'oblige à écouter, et on l'empêche de se distraire. Elle est semblable à une personne favorisée d'une ouïe excellente; si on ne la laisse pas se boucher les oreilles et qu'on lui parle de très près et à haute voix, il faut, bon gré mal gré, qu'elle entende. Mais enfin, elle fait quelque chose, puisqu'elle est attentive à ce qu'on lui dit. Ici, l'âme n'agit nullement. Elle est même exempte de l'action si simple d'écouter qu'elle exerçait dans le cas précédent. Elle trouve tout préparé et mangé ; elle n'a pas autre chose à faire qu'à en jouir. Il en est de

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l. Au chap. xxv.

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 P279   CHAPITRE     VINGT-SEPTIÈME

 

même d'une personne qui, sans avoir rien appris, ni avoir travaillé pour savoir lire, ni avoir rien étudié, se trouverait en possession de toute la science acquise : cette personne ne pourrait s'expliquer comment ni d'où lui est venue cette science, puisqu'elle n'a jamais travaillé, même pour apprendre l’A, B, C.

   Cette dernière comparaison me semble expliquer quelque chose de ce don céleste. En un instant, en effet, l'âme se trouve savante, elle découvre dans une lumière si claire le mystère de la très sainte Trinité et certains autres mystères très relevés, qu'il n'y a pas de théologien contre qui elle n'osât soutenir et défendre ces sublimes vérités. Elle en est elle-même profondément étonnée, car une seule de ces grâces suffit pour opérer une transformation complète. Elle ne peut plus rien aimer alors, si ce n'est celui qui, comme elle le voit, la rend capable de si grands biens, sans réclamer le moindre concours de sa part, lui communique ses secrets, et lui donne des témoignages de charité et d'amour vraiment inexprimables.

   Quelques-unes de ces faveurs divines pourraient engendrer le doute, précisément parce qu'elles sont si admirables, et qu'elles sont accordées à une âme si peu digne de les recevoir; et quand la foi n'est pas très vive, on ne saurait croire qu'elles viennent de Dieu. Voilà pourquoi, à moins d'un ordre contraire, je ne parlerai que très peu de ces grâces dont le Seigneur m'a favorisée. Je rapporterai seulement certaines visions dont on pourra tirer quelque profit. Elles aideront les personnes qui en seraient favorisées à bannir toute frayeur et à ne pas les regarder comme impossibles, ainsi que je le faisais moi-même; elles serviront, de plus, à exposer la manière ou la voie par laquelle le Seigneur a daigné conduire mon âme; et c'est là ce que l’on me commande d'écrire.

 

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