Voici ce qui m'est arrivé une fois entre autres. Plusieurs serviteurs de Dieu auxquels j'accordais, à juste titre, une entière confiance, s'étaient réunis à mon sujet. Je ne traitais d'ordinaire qu'avec l'un d'eux; mais sur son ordre, je communiquais aussi à d'autres ce qui se passait en moi. Ceux-ci, à leur tour, s'entretenaient sérieusement du remède à donner à mon âme, car ils me portaient beaucoup d'intérêt et craignaient que je ne fusse trompée. Je le craignais moi-même très vivement quand j'étais hors de l'oraison. Car une fois dans ce saint exercice, je me rassurais aussitôt à la moindre faveur de Dieu.
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Ils étaient donc, je crois, cinq ou six1 et tous de grands serviteurs de Dieu, pour délibérer à mon sujet. Mon confesseur me déclara que, d'après leur avis, ce qui se passait en moi venait du démon, que je devais communier moins souvent, et chercher à me distraire pour fuir la solitude. Mes craintes étaient très vives, comme je l'ai déjà dit, et mon mal de cœur les favorisait. Bien souvent, même en plein jour, je n'osais rester seule dans une chambre. Voyant donc que tant de personnes affirmaient ce que je ne pouvais croire, je fus en proie à un très grand scrupule, à la pensée que c'était peu d'humilité de ma part. Tous d'ailleurs menaient une vie bien plus édifiante que la mienne, et de plus ils étaient instruits. Pourquoi donc ne pas me ranger à leur avis ?
Je faisais tous mes efforts pour les croire, et en considérant ma triste vie, je pensais qu'ils devaient avoir raison.
Un jour, sous le poids d'une telle affliction, je sors de l'église, et j'entre dans un oratoire. Depuis longtemps déjà j'étais privée de la communion, et je ne gardais plus la solitude qui faisait toutes mes délices; je n'avais même personne à qui je pusse m'ouvrir; tout le monde était contre moi. Les uns semblaient me tourner en dérision quand ils m'entendaient parler de mes tourments; à leurs yeux, ce n'était que de l'illusion; les autres prévenaient mon confesseur de se tenir en garde; d'autres enfin affirmaient que l'action du démon était évidente. Seul, mon confesseur, tout en se rangeant à leur avis, dans le but de m'éprouver, comme je l'ai su depuis, me consolait toujours. Alors même, disait-il, que ce serait le démon, il ne pouvait
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1. Au nombre de ces personnages il y avait au moins Maître Gaspar Daza, François de Salcédo et le confesseur de la Sainte.
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me faire aucun mal, si je n'offensais pas Dieu; il ajoutait que cette épreuve passerait, et que je devais conjurer instamment le Seigneur de m'en délivrer. Lui-même, de son côté, le lui demanderait avec la plus grande ferveur, ainsi que les personnes qu'il confessait et beaucoup d'autres encore. Quant à moi, je ne cessais de prier et de faire prier tous ceux que je croyais être des serviteurs de Dieu, pour obtenir de Sa Majesté qu'elle daignât me conduire par un autre chemin. Pendant les deux années, ce me semble, que dura cet état, je suppliai constamment le Seigneur de m'accorder cette grâce.
Pour moi, je ne goûtais aucune consolation à la pensée que le démon pouvait me parler si souvent, car, depuis le jour où je ne prenais plus mes heures de solitude pour faire oraison, le Seigneur m'élevait dans le recueillement au milieu même d'une conversation ; malgré mes résistances, il me disait ce qu'il jugeait convenable, et, coûte que coûte, il me fallait l'entendre.
Me trouvant donc seule dans l'oratoire, sans une personne pour me consoler de mes peines, impuissante à prier ou à lire, épouvantée en quelque sorte d'une tribulation si profonde, redoutant d'être trompée par le démon, plongée enfin dans un trouble et un accablement complets, je ne savais plus que devenir. Parfois, souvent même, j'avais eu des afflictions de ce genre. Mais jamais, ce me semble, le tourment n'avait été si profond. Je demeurai ainsi quatre ou cinq heures, sans recevoir de consolation ni du ciel ni de la terre. Le Seigneur me laissait abîmée dans la souffrance, et dans l'appréhension de mille dangers. 0 Seigneur de mon âme, comme vous êtes bien l'ami véritable ! Vous, le Tout-Puissant, vous pouvez tout, dès que vous voulez ! Non, jamais vous ne cessez d'aimer ceux qui vous aiment ! 0 Maître du monde, que toutes les créatures vous louent ! Qui donc aura la voix assez
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puissante pour proclamer en tous lieux combien vous êtes fidèle à vos amis? Toutes les créatures d'ici-bas peuvent nous manquer, mais Vous, le Maître de tout l'univers, Vous ne nous manquez jamais ! Que vous laissez peu souffrir vos amis ! 0 mon Dieu, quelle délicatesse, quelle attention, quelle tendresse vous leur témoignez ! Oui, heureux, celui qui n'a jamais aimé que vous ! Vous semblez, ô Seigneur, traiter avec rigueur ceux qui vous aiment, afin que l'excès de la souffrance fasse mieux comprendre l'excès plus grandi encore de votre amour. O mon Dieu, que n'ai-je assez de talent, assez de science et un langage nouveau pour exalter vos œuvres, aussi bien que je les comprend ! Tout cela me manque, ô mon Dieu. Mais si, du moins, vous ne cessez pas de me protéger, je ne vous abandonnerai jamais. Que tous les savants s'élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que tous les démons me tourmentent mais, vous, ô mon Dieu, ne m'abandonnez pas. Je sais maintenant par ma propre expérience quels avantages retirent des combats ceux qui mettent leur confiance en vous seul.
Tandis que j'étais au comble de l'affliction dont je viens de parler, et bien que je n'eusse encore jamais eu de vision, ces paroles seules suffirent pour dissiper ma peine et établir en moi un calme parfait : N'aie pas peur, ma fille, c'est moi, je ne t'abandonnerai pas, ne crains pas.
Vu l'état où j'étais, il aurait fallu, ce semble, de longues heures pour ramener la sérénité dans mon âme, ou plutôt personne n'aurait pu y réussir. Et à ces seules paroles, mon âme retrouve le calme, la force, le courage, l'assurance, la paix et la lumière. En un instant, elle se voit toute transformée, et elle soutiendrait, ce semble, contre le monde tout entier, que cette faveur vient de Dieu. Oh ! que Dieu est bon ! Oh ! que c'est un bon maître ! qu'il est puissant !
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Il donne non seulement le conseil, mais le remède. Ses paroles sont véritablement des œuvres. Qui pourra dire comme il sait fortifier la foi et augmenter l'amour ! Oui je t'affirme, bien souvent je me suis rappelé en semblable épreuve cette tempête que le Seigneur apaisa, en commandant aux vents et aux flots de la mer de se calmer, et je disais : Quel est donc Celui auquel obéissent ainsi toutes les puissances de mon âme, qui en un instant fait resplendir la lumière au sein de ténèbres si profondes, qui attendrit un cœur aussi dur, pour ainsi dire, que la pierre et répand de douces larmes dans un jardin où la sécheresse devait peut-être exercer longtemps encore ses ravages ? Qui donc met en moi ces désirs ? Qui me donne ce courage ? Il m'est arrivé aussi d'avoir ces pensées : de quoi ai-je peur ? Qu'est-ce donc ? Je veux servir ce Maître et je n'ai pas d'autre ambition que celle de le contenter. Je ne veux goûter ni joie, ni repos, ni aucun autre bien ; ce que je veux, c'est l'accomplissement de sa volonté. Tels étaient mes sentiments; j'en étais bien certaine, ce semble, et je pouvais l'affirmer. Si, en effet, ce Maître est tout-puissant, comme je le vois et je le sais, si les démons sont ses esclaves, comme la foi ne me permet pas d'en douter, quel mal peuvent-ils me faire à moi, dès lors que je suis la servante de ce Seigneur et de ce Roi ? Pourquoi n'aurais-je pas la force de combattre contre tout l'enfer réuni ? Je prenais à la main une croix et il me semblait en vérité que Dieu me donnait du courage. En très peu de temps, je me vis toute transformée et je n'aurais pas craint de me mesurer avec tous les démons à la fois; il me semblait qu'avec cette croix, je pouvais facilement les vaincre tous. Aussi, je leur disais : Maintenant, venez tous, je suis la servante de Dieu, je veux voir ce que vous pouvez contre moi !
Ce qui est hors de doute, à mon avis, c'est qu'ils
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avaient peur de moi. Je me trouvai si tranquille et si rassurée contre eux tous que toutes mes craintes antérieures se sont dissipées. S'il m'est arrivé parfois de les voir depuis lors, comme je le dirai dans la suite, non seulement je n'en avais presque aucune crainte, mais il me semblait plutôt que j'étais pour eux un objet de terreur. J'avais donc acquis, par la bonté manifeste du Maître du monde, un tel empire contre eux, que je n'en faisais pas plus de cas que de simples mouches. A mon avis, ils sont tellement lâches que, s'ils se voient méprisés, ils n'ont plus aucun courage. Ces ennemis n'attaquent que ceux-là seuls qu'ils voient déjà se rendre à discrétion, ou les justes que le Seigneur destine à retirer un plus grand bien de l'épreuve et de la tentation. Daigne Sa Majesté imprimer en nos cœurs la seule crainte que nous devons avoir et nous faire comprendre qu'un seul péché véniel peut nous causer plus de mal que tout l'enfer réuni, comme c'est la vérité. Si les démons nous causent de l'effroi, c'est que nous nous troublons nous-mêmes par notre attachement aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs. Ils nous voient lutter avec eux contre nous-mêmes, aimer et rechercher ce que nous devrions avoir en horreur; et alors ils unissent leurs efforts aux nôtres et nous font le plus grand mal. Nous leur fournissons nous-mêmes, pour qu'ils les retournent contre nous, ces armes qui devaient servir à notre défense. C'est une vraie pitié ! Mais, si nous pratiquons un renoncement absolu pour l'amour du Sauveur, si nous embrassons sa croix, si nous nous appliquons à le servir en toute vérité, le démon prend la fuite. Il redoute comme la peste les dispositions fondées sur la vérité. Il est ami du mensonge, et le mensonge même; aussi il ne fera jamais de pacte avec celui qui marche dans la vérité. S'il voit notre entendement obscurci, il emploie toutes ses ruses pour fermer complètement nos yeux à la
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lumière. Vient-il à rencontrer quelqu'un d'assez aveugle pour chercher son repos dans les vanités d'ici-bas aussi futiles en vérité, que des jeux d'enfants, il reconnaît à ces signes, que ce n'est qu'un enfant; aussi il le traite comme tel; il s'enhardit à lui livrer de nouveaux combats non pas une fois, mais souvent.
Plaise au Seigneur que je ne sois pas du nombre de ces insensés ! Que Sa Majesté daigne m'accorder la grâce d'estimer comme repos ce qui est repos, comme honneur ce qui est honneur, comme plaisir ce qui est plaisir, et de ne pas faire tout le contraire ! Oh ! alors, je me moque de tous les démons et ce sont eux qui me craindront. Je ne puis concevoir les craintes qui provoquent ces exclamations: Le démon ! le démon ! quand nous pouvons dire : Mon Dieu ! mon Dieu ! et faire ainsi trembler l'esprit de ténèbres. Ne savons-nous pas qu'il ne peut faire le moindre mouvement, si Dieu ne le lui permet ? Pourquoi donc ces frayeurs ? Pour moi, je l'affirme, je redoute bien plus ces hommes si timides devant le démon, que le démon lui-même. Lui, ne me peut nuire en rien; les autres dont je parle, surtout s'ils sont confesseurs, jettent l'âme dans les plus grandes inquiétudes. J'en ai tant souffert durant plusieurs années, que je m'étonne maintenant d'avoir pu le supporter. Béni soit le Seigneur qui m'a prêté un secours si efficace !
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1. Mot à mot : je fais une figue à tous les démons. D'après Covar-rubias, dans son Tesoro, c'est une sorte de mépris que l'on fait en fermant le poing et en mettant le pouce entre l'index et le médius.