48 Voie illuminative

   Quand les paroles viennent du démon, non seulement elles n'engendrent pas de bons effets, mais elles en produisent de mauvais. Cela ne m'est arrivé que deux ou trois fois, et encore le Seigneur a daigné me prévenir de suite que c'était le démon. Sans parler de la grande aridité qui lui reste, l'âme ressent alors une inquiétude semblable à celle que, par une permission de Dieu, j'ai éprouvée souvent au milieu de grandes tribulations et de diverses peines intérieures. Bien qu'il me tourmente fréquemment, ainsi que je le dirai plus tard, il produit une inquiétude dont on ne peut découvrir la cause. Il semble que l'âme résiste, se trouble et s'agite sans savoir de quoi, car ce que le

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démon lui fait entendre n'est pas mauvais, mais plutôt bon. Je me demande si cette inquiétude ne vient pas de ce qu'un esprit en sent un autre.

  Le goût et les plaisirs que procurent les paroles du démon diffèrent souverainement, à mon avis, de ceux qui viennent de Dieu. Le démon néanmoins, pourrait, par ces douceurs, tromper celui qui ne connaît pas et n'a jamais savouré les véritables délices du Seigneur. Je désigne par là une joie, une consolation douce, forte, pénétrante, délicieuse, tranquille; car je ne donne pas le nom de dévotion à certaines affections de l'âme qui se manifestent par des larmes, ni à ces petits sentiments qui, comme des fleurs naissantes, se fanent au premier souffle de la persécution. Évidemment ces débuts sont louables et ces dispositions sont saintes. Mais cela ne suffit pas pour que l'on puisse discerner les effets du bon et du mauvais esprit. Aussi, faut-il agir toujours avec beaucoup de prudence; car les personnes qui ne seraient pas élevées dans l'oraison au-dessus de ces grâces dont je viens de parler pourraient facilement se laisser tromper, si elles avaient des visions ou des révélations. Pour moi, je n'ai jamais été favorisée de ces deux dernières grâces avant d'avoir été élevée par la pure bonté de Dieu à l'oraison d'union, excepté lorsque le Christ m'apparut la première fois, il y a de longues années, comme je l'ai déjà dit1. Plût à Sa Majesté que j'eusse compris alors que c'était une vraie vision, comme je l'ai su depuis ! Ce n'eût pas été pour moi un petit avantage.

   Quand le démon nous parle, il ne procure à l'âme aucun calme intérieur. Il la laisse plutôt comme saisie de frayeur et en proie à un grand dégoût. Mais j'en

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1. Au chap. VII.

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suis bien persuadée, il ne trompera pas, et Dieu ne lui permettra pas de tromper une âme qui se défie absolument d'elle-même, qui est prête, tellement sa foi est vive, à endurer mille morts pour défendre un seul article du Credo. Avec cet amour de la foi que Dieu lui infuse de suite et qui constitue sa foi vive et forte, elle s'applique sans cesse à se conformer aux enseignements de l'Église, elle s'éclaire près des uns et des autres; elle est enfin tellement affermie dans ces vérités de foi que, malgré toutes les révélations possibles, verrait-elle le ciel entr'ouvert, elle ne se laisserait pas ébranler sur un seul des points que l'Église nous propose de croire.

   Si un instant elle est hésitante sur un point ou s'arrête à dire : Mais si Dieu me parle de la sorte, ce qu'il me fait entendre pourrait bien être aussi vrai que ce qu'il a révélé aux saints, je dis, non pas qu'elle le croit, mais que le démon commence à la tenter par un premier mouvement; si elle s'y arrêtait ce serait déjà évidemment très mal. J'ajoute même que ces premiers mouvements sont très rares, quand l’âme possède cette force que Dieu accorde à ceux qu'il favorise des grâces dont je parle, car elle se sent capable de confondre tous les démons pour soutenir la plus petite des vérités que l'Église enseigne. Si l'âme, je le répète, ne découvre pas en elle ce courage indomptable, si les tendresses de la dévotion ou les visions ne lui procurent pas une foi plus vive, elle doit se convaincre que toutes ces faveurs ne sont pas sûres. Le préjudice qu'elle en retire peut ne pas se manifester immédiatement; mais avec le temps il deviendrait très grand. Je le vois et je le sais par expérience, on n'adhère à une faveur considérée comme venant de Dieu qu'autant qu'elle est conforme à la sainte Écriture. Si elle s'en écartait tant soit peu, je serais, ce semble, incomparablement plus portée à voir en elle

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un piège du démon, que je ne le suis à découvrir, dans les faveurs dont je jouis présentement, la main si manifeste pourtant de Dieu lui-même. Il n'est pas nécessaire alors de chercher d'autres signes, ni même d'examiner de quel esprit il s'agit. Cette seule marque dévoile si bien les ruses de l'esprit mauvais, que, le monde tout entier assurerait-il que c'est l'esprit de Dieu, je ne le croirais pas.

   Quand le démon nous parle, tous les biens semblent se cacher et s'enfuir; l'âme est dans le trouble et le dégoût; aucun effet bon n'est produit en elle. Bien que cet esprit mauvais semble lui inspirer de bons désirs, ces désirs ne sont pas généreux; l'humilité qu'il laisse est fausse, inquiète et sans douceur. Une âme qui a l'expérience des effets du bon esprit le comprendra, je crois, très bien. Malgré tout, le démon peut nous tendre une foule de pièges. Il n'y a aucune chose d'ailleurs ici de tellement assurée, qu'il ne soit encore plus sûr de craindre, de nous tenir sur nos gardes et d'avoir un directeur éclairé auquel on ne cache rien. Avec cela aucun dommage n'est à redouter. Quant à moi, si j'en ai subi beaucoup, c'est par suite des craintes excessives de certaines personnes.

 

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