44 Voie illuminative

Je remis donc au gentilhomme le livre ainsi qu'une

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relation de ma vie et de mes péchés, que j'avais faite de mon mieux. Ce n'était pas une confession, puisque je l'adressais à un séculier; mais j'y exposais très clairement jusqu'à quel point j'étais mauvaise. Les deux serviteurs de Dieu examinèrent donc avec la plus grande charité et un amour sincère ce qui était convenable à mon âme. C'est dans les craintes les plus vives que j'attendais leur réponse; je suppliais un grand nombre de personnes de me recommander à Dieu et pendant ce temps, je me consacrais moi-même beaucoup à l'oraison. Enfin la réponse arriva. Le gentilhomme se présenta tout désolé et me dit que, autant qu'ils pouvaient en juger son ami et lui, j'étais trompée par le démon; ce que je devais faire, c'était d'en conférer avec un Père de la Compagnie de Jésus; je n'avais qu'à le faire appeler, en lui disant que j'avais besoin de lui, et il ne manquerait pas de venir. Je lui rendrais compte dans une confession générale de toute ma vie et de mes dispositions, avec la plus grande clarté; par la vertu du sacrement de pénitence, Dieu lui donnerait plus de lumière; d'ailleurs ces Pères avaient beaucoup d'expérience des voies spirituelles. Je ne devais nullement m'écarter de ce qui me serait dit; car mon âme courait les plus grands périls, si elle n'avait pas de guide pour la diriger.

   Une telle réponse me causa une crainte et une peine si vives que je ne savais que devenir; je ne faisais que pleurer. Me trouvant dans un oratoire au comble de l'affliction, et ne sachant vraiment ce que j'allais devenir, j'ouvre un livre que le Seigneur, ce semble, me mettait lui-même entre les mains, et je lis qui d'après saint Paul : Dieu est très fidèle et ne laisse jamais ceux qui l'aiment devenir victimes des illusions

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I. Dom François de Salcedo et maître Gaspar Daza.

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du démon1. Cette parole me procura une consolation profonde. Je commençai à m'occuper de ma confession générale. Je mis par écrit tout le mal et tout le bien de ma vie; en un mot, je fis l'exposé de mon âme avec le plus de clarté qu'il me fut possible, sans rien omettre. Après l'avoir achevé, je m'en souviens, je vis tant de mal d'un côté, et si peu de bien de l'autre, que j'en fus profondément affligée et peinée2.

   Un autre tourment pour moi, c'était que les religieuses du monastère me vissent conférer avec des hommes aussi saints que les Pères de la Compagnie de Jésus. Je redoutais ma faiblesse. Il me semblait que mes rapports avec eux m'obligeraient davantage à la maîtriser et à rompre enfin avec mes passe-temps; sans quoi, mon état deviendrait plus déplorable encore. Aussi je recommandai à la sacristine et à la portière de n'en rien dire à personne; précaution inutile. Précisément, au moment où l'on m'appelait, se trouvait près de la porte une religieuse qui publia la nouvelle dans tout le monastère. Hélas ! que d'obstacles et que de craintes le démon ne vient-il pas susciter à une âme qui veut s'élever vers Dieu !

   Je traitai donc avec ce religieux3, qui était un vrai serviteur de Dieu et doué d'une rare prudence; je lui découvris tous les secrets de mon âme. Comme il comprenait parfaitement le langage de la spiritualité, il m'expliqua mon état et m'encouragea beaucoup. D'après lui, c'était évidemment l'esprit de Dieu qui agissait en moi. Mais il était nécessaire de reprendre à

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I. La Sainte ne traduit pas exactement le texte : « Fidelis autem Deus est qui non pastietur vos tentari supra id quod potestis : Dieu est fidèle et ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ! (I Cor., x, 13).

2. Cette relation a vraisemblablement été détruite de bonne heure par la Sainte elle-même.

3. Le P. Cétina, ou Zetina.

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nouveau l'oraison, car elle ne reposait pas sur un fondement solide, et je n'avais pas encore commencé à comprendre la mortification. C'était si vrai, qu'il me semble que je ne connaissais pas même la signification de ce mot. Je ne devais à aucun prix abandonner l'oraison, mais au contraire m'y appliquer plus que jamais, puisque Dieu m'y comblait de grâces si élevées. Que savais-je, si Dieu ne voulait pas se servir de moi pour le bien d'un grand nombre d'âmes ? Il ajouta encore d'autres réflexions, où il semblait prophétiser ce que le Seigneur a accompli depuis lors en moi. En un mot, je serais grandement coupable, si je ne répondais pas aux faveurs que Dieu m'accordait.

   Toutes   ses paroles me semblaient dictées par l'Esprit-Saint lui-même, tant elles faisaient d'impression dans mon âme pour la guérir de ses maux : j'en étais toute remplie de confusion. Il me conduisit par des moyens qui, ce me semble, me transformaient d'une manière complète. Oh ! que c'est une grande chose que de comprendre une âme ! Il me dit de méditer chaque jour sur un point de la Passion et de m'appliquer à en tirer profit. Il me recommanda en outre de ne penser qu'à la sainte Humanité de Notre-Seigneur. Je devais aussi résister autant que possible à ces recueillements et à ces douceurs intérieures dont j'ai parlé, et ne jamais leur donner entrée jusqu'à nouvel ordre de sa part. Il me laissa toute remplie de consolation et de courage. Le Seigneur venait enfin à mon secours et daignait l'éclairer lui-même pour lui faire comprendre l'état de mon âme et la manière dont il devait me diriger. Je pris la résolution de ne m'écarter en rien de la ligne de conduite qu'il me traçait : et jusqu'à ce moment j'y suis restée fidèle. Loué soit le Seigneur ! il m'a fait la grâce, à laquelle j'ai répondu bien imparfaitement, d'obéir à mes confesseurs, qui ont presque toujours été de ces

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hommes bénis de la Compagnie de Jésus. Mais, je le répète, je n'ai suivi leurs conseils que d'une manière bien imparfaite. Toutefois, mon âme commença à en retirer un profit très sensible, comme je vais le dire maintenant.

 

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