43 Voie illuminative

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   Ses parents avaient des alliances avec les miens; de plus, il avait de fréquents rapports avec un autre grand serviteur de Dieu, mari d'une de mes cousines. C’est par cette voie que je cherchai à conférer avec l'ecclésiastique si vertueux dont j'ai parlé, et qui était l'ami intime de ce gentilhomme, mon but était de me confesser à lui et de le prendre pour directeur. Le gentilhomme me l'amena. Me trouvant en présence d'un personnage si saint, je me sentis toute confuse, je lui ouvris mon âme et lui fis part de mon genre d'oraison, mais il ne voulut pas me confesser, il s'en excusa sur ses occupations, qui, en réalité, étaient très grandes. Il prit immédiatement une sainte résolution : il me traita en âme forte, telle que j'aurais dû être en effet d'après l'oraison qu'il découvrait en moi. Il voulut me faire éviter toute offense contre Dieu. Pour moi, en présence d'une détermination si prompte au sujet de petites choses, où, je le répète, je ne me sentais pas la force de pratiquer immédiatement une si haute perfection, je fus extrêmement affligée. Je vis qu'il considérait les affaires de mon âme comme une œuvre qui devait se conclure d'un seul coup. Mais, à mon avis, il fallait la conduire avec beaucoup plus de prudence. En un mot, je compris que les moyens qu'il me proposait n'étaient pas ceux qui devaient m'apporter le remède, ils étaient pour une âme plus parfaite que la mienne. J'étais, il est vrai, très avancée dans les faveurs divines, mais j'étais tout à fait au début dans les vertus et la mortification. A coup sûr, si je n'avais pas eu d'autre guide, je crois que mon âme n'aurait jamais réalisé le moindre progrès. Aussi l'affliction qui s'empara de moi en voyant que je n'accomplissais pas, et ne croyais même pas pouvoir accomplir ce qu'il me prescrivait, était capable de me décourager et de me faire tout abandonner.  J'admire parfois comment Dieu a permis que cet ecclésiastique, doué pourtant

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d'une grâce particulière pour amener les âmes dans la voie de la perfection, n'ait pas compris la mienne et n'ait pas même voulu s'en charger.

   Je vois que tout a été disposé pour mon plus grand bien. J'en vins alors à connaître et à consulter des hommes aussi saints que ceux de la Compagnie de Jésus.

   Dès ce jour, il fut convenu avec ce saint gentil, homme1 qu'il viendrait me voir de temps en temps. Je reconnus par là sa grande humilité, puisqu'il consentait à s'entretenir avec une personne aussi imparfaite que moi.

   Il commença donc à venir me voir et à m'encourager. Il me faisait remarquer que je ne pouvais penser arriver en un jour à un détachement complet, mais, que Dieu l'opérerait peu à peu; que pour lui, il était demeuré plusieurs années sans pouvoir se vaincre en des choses pourtant bien légères. 0 humilité, quelles richesses tu procures à l'âme où tu habites, et à ceux qui l'approchent! Ce saint, car il semble que je puis à juste titre lui donner ce nom, s'humiliait à me raconter pour mon bien les faiblesses de son âme; du moins il les voyait ainsi, mais, vu son état, elles ne constituaient ni faute ni imperfection, tandis que pour le mien c'était une très grande infidélité.

   Si je parle ainsi, ce n'est pas sans motif. Il semble que je m'appesantis beaucoup sur de petites particularités, et cependant elles sont tellement importantes pour commencer à faire avancer une âme et lui enseigner à prendre peu à peu son essor, quand elle n'a pas encore toutes ses plumes, comme on dit, que personne ne peut le croire avant d'en avoir fait l'expérience.

   Comme j'espère de la bonté de Dieu, mon Père

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1. Dom François de Salcedo.

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que vous êtes appelé à procurer l'avancement spirituel d'un grand nombre d'âmes, je déclare ici que toute l'œuvre de mon salut vient de ce que l'on a su me guérir; on a eu assez d'humilité et de charité pour traiter avec moi, et assez de patience pour me supporter quand on voyait que je ne me corrigeais pas de tous mes défauts.

   Ce gentilhomme agissait avec prudence et m'indiquait peu à peu les moyens de vaincre le démon. Je conçus dès lors une telle affection pour lui, que je n'avais pas de plus grand repos que dans les circonstances, assez rares d'ailleurs, où il venait me voir. S'il retardait sa visite, j'en éprouvais de suite beaucoup de chagrin, à la pensée que c'était à cause de mon peu de vertu qu'il ne venait pas. Il comprit peu à peu mes grandes imperfections; je devrais dire, mes péchés, bien que, à partir de ses visites, il y eût un peu plus d'amélioration dans mon âme. Mais quand, pour avoir ses lumières, je lui découvrais les faveurs dont le Seigneur me comblait, il me répondait que l'un ne s'accordait pas avec l'autre, et que de telles faveurs étaient réservées à des personnes déjà très avancées et très mortifiées. Aussi, il ne pouvait s'empêcher de craindre beaucoup; il lui semblait que certaines choses n'étaient que l'œuvre du démon, bien qu'il n'eût pas sur ce point un jugement arrêté. Il me recommanda de bien considérer toutes les particularités de mon oraison et de lui en rendre compte. Or, c'était là la difficulté, car je ne savais nullement exposer ce qu'était mon oraison. Il y a peu de temps d'ailleurs que Dieu m'a accordé la grâce de le comprendre et de savoir le dire. Aussi sa réponse s'ajoutant à mes craintes précédentes, je tombai dans une affliction profonde et me mis à pleurer. Mon désir sincère, je le voyais, était de contenter Dieu, et je ne pouvais me persuader que j'étais victime des illusions

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du démon. Mais je craignais qu'en punition de mes grands péchés, Dieu ne me refusât la lumière nécessaire pour m'en rendre compte.

   Je pris donc des livres avec l'espoir d'y trouver le moyen d'expliquer mon oraison. Dans un ouvrage qui a pour titre : L'Ascension de la montagne1, et, à l'endroit où il traite de l'union de l'âme avec Dieu, je trouvai toutes les marques de ce que je sentais, lorsque, favorisée de cette oraison, je ne pouvais penser à rien c'était précisément de cette impuissance que je parlais. Je fis quelques signes aux endroits en question, et je remis le livre au gentilhomme. Il devait l'examiner en compagnie de ce saint ecclésiastique et fidèle serviteur de Dieu dont j'ai déjà parlé 2. Tous deux devaient me dire ce qu'il fallait faire, et si tel était leur avis, j'étais prête à abandonner complètement l'oraison. Pourquoi, en effet, m'exposer à tous ces dangers ? Il y avait environ vingt ans que je faisais oraison; et au lieu d'y trouver le moindre profit, j'y rencontrais les illusions du démon; mieux valait y renoncer. Ce parti toutefois me semblait bien dur, car je savais par expérience ce qu'était mon âme sans l'oraison. Il n'y avait donc de toutes parts que des difficultés pour moi. J'étais comme une personne qui se trouve au milieu d'une rivière sur le point d'être engloutie; de quelque côté qu'elle veuille se diriger, elle redoute un péril plus grand. C'est là une angoisse très profonde et j'ai eu à souffrir beaucoup de peines de ce genre, comme je le dirai dans la suite. Ce que

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1.   Ce livre parut la première fois à Séville en 1535. L'auteur était don Bernardino de Laredo, célèbre médecin de Jean II de Portugal, qui devint frère convers chez les Franciscains. Les éditions du XVIe siècle ne portent pas le nom de l'auteur. L'édition d'Alcala de 1617 l'a enfin donné. — Cf. Santa Teresa, P. Silverio.

2.   Maître Gaspar Daza.

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j’en rapporterai pourra paraître de peu d'importance, mais sera cependant utile pour comprendre comment y faut éprouver les esprits.

   C'est là évidemment une angoisse très vive. Aussi la prudence est nécessaire, surtout quand il s'agit de diriger des femmes, car leur faiblesse est grande. On pourrait leur causer beaucoup de préjudice en leur déclarant sans détour qu'elles sont victimes des illusions du démon. Il faut, après mûre réflexion, les éloigner des occasions où elles peuvent se trouver; leur recommander le plus profond secret, et le garder soi-même comme il convient. Je fais cette recommandation, car j'ai eu beaucoup à souffrir de ce que plusieurs personnes auxquelles j'avais parlé de mon oraison n'ont pas gardé le secret ; elles s'en entretenaient entre elles dans un but louable, sans doute, mais elles m'ont causé un tort considérable. Des choses qui auraient dû rester très secrètes, qui n'étaient nullement destinées à être connues du public, ont été divulguées, et c'est moi-même qui semblais les publier. Il n'y avait pas de faute de leur part, je le crois; c'est le Seigneur qui le permettait ainsi, pour que j'aie à souffrir. Je ne dis pas qu'ils dévoilaient ce que je leur disais en confession; mais, comme je leur faisais part de mes craintes pour en obtenir la lumière, il me semblait qu'ils auraient dû garder le secret. Malgré tout, je n'ai jamais osé rien cacher à de tels personnages. Il faut donc, je le répète, se tenir dans la plus grande discrétion quand il s'agit de diriger les âmes, les encourager et attendre le moment où Dieu viendra à leur aide, comme il l’a fait pour moi. Sans cela on m'eût causé les plus grands préjudices, tant j'étais timide et craintive. De plus, comme je souffre beaucoup du cœur, je m'étonne de ce que je n'aie pas éprouvé beaucoup de mal.

 

 

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