40 Voie illuminative

--------Une pratique importante pour nous, faibles mortels, c'est en effet de nous représenter Notre-Seigneur comme Homme, tant que nous sommes sur la terre. Or le second inconvénient, dont je vais parler a pour but de nous en détourner.

   Le premier, comme j'ai déjà commencé à le dire,

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consiste dans un petit défaut d'humilité. L'âme veut s'élever, avant que le Seigneur ne l'élève. Elle ne se contente pas de méditer sur un sujet aussi excellent que la Sainte Humanité du Sauveur; elle veut être Marie, quand elle n'a pas encore travaillé avec Marthe. Si le Seigneur veut qu'elle soit Marie, serait-ce même dès le premier jour, elle n'a rien à craindre. Mais sachons nous modérer, comme je crois l'avoir déjà dit. Ce petit défaut d'humilité ne paraît rien, et cependant il cause le plus grand préjudice à l'âme qui veut avancer dans la contemplation.

   Je reviens au second inconvénient. Nous ne sommes pas des Anges, nous avons un corps. C'est donc une folie de vouloir faire l'ange, quand on est sur la terre, surtout quand on y est aussi enfoncé que je l'étais.

D'une manière habituelle, notre pensée a besoin d'un appui. Parfois sans doute, l'âme sort d'elle-même; bien qu'elle se trouve souvent si remplie de Dieu! qu'elle n'a besoin d'aucun objet créé pour se recueillir. Mais cet état n'est pas habituel. Aussi quand arrivent les affaires, les persécutions, les épreuves, quand on ne peut goûter les douceurs d'une quiétude si parfaite ou qu'on est dans les sécheresses, c'est un très bon ami que le Christ. Nous le considérons homme comme nous, nous le voyons dans les abaissements et la souffrance; il nous sert de compagnie; et quand on a contracté l'habitude de le considérer ainsi, il est très facile de le trouver près de soi. Toutefois, il y aura encore des jours où l'on ne pourra faire ni l'un ni l'autre. Aussi il est bon, comme je l'ai déjà dit, de ne pas nous habituer à rechercher les consolations spirituelles. Advienne que pourra, embrassons la Croix; c'est là une grande chose. Notre bon Maître a été privé de toute consolation; on le laissa seul dans ses épreuves; nous du moins, ne l'abandonnons pas. La main qu'il nous tendra nous aidera mieux à monter plus haut que ne

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le pourrait notre propre diligence. Il s'absentera au moment qu'il jugera convenable et lorsque le Seigneur voudra, comme je l'ai dit, tirer l'âme hors d'elle-même.

   Dieu se complaît beaucoup à voir une âme prendre humblement son divin Fils pour Médiateur et lui porter tant d'amour que, même s'il veut l'élever à une très haute contemplation, elle s'en reconnaisse indigne, comme nous l'avons vu, et dise avec saint pierre : Retirez-vous de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur1. Voilà ce que j'ai éprouvé. C'est par cette voie que Dieu a conduit mon âme. D'autres suivront, comme je l'ai dit, un sentier plus court. Pour moi, j'ai compris que tout cet édifice de l'oraison repose sur l'humilité, et que plus une âme s'abaisse dans l'oraison, plus Dieu l'élève. Je ne me souviens pas d'avoir reçu une seule de ces grâces signalées dont je vais parler dans la suite, si ce n'est quand j'étais anéantie à la vue de mon extrême misère. Sa Majesté m'aidait à me connaître, et s'appliquait même à me faire comprendre certaines choses que je n'aurais jamais pu imaginer. Pour moi, j'en suis persuadée, quand une âme fait quelque chose pour s'aider dans cette oraison d'union, alors même qu'elle paraîtrait au début réaliser quelques progrès, elle ne tarde pas à tomber très promptement comme un édifice qui n'a point de fondement. Je crains même qu'elle n'arrive jamais à la véritable pauvreté d'esprit. Une telle disposition consiste à ne point rechercher de consolations et de douceurs dans l'oraison parce que l’on a déjà renoncé à celles de la terre, mais à trouver son bonheur dans la souffrance par amour pour Celui dont la vie tout entière fut une croix continuelle, et à garder le calme de la paix soit dans l'épreuve, soit

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1. Luc, v, 8.

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dans la sécheresse. Bien que la nature en souffre, on ne tombe pas dans cette inquiétude et cette désolation qui envahissent certaines personnes. Quand leur entendement n'est pas toujours occupé et que la dévotion sensible vient à leur manquer, elles s'imaginent que tout est perdu, comme si leurs efforts pouvaient mériter un tel trésor. Je ne dis pas qu'il faille négliger ces moyens, et ne pas veiller avec soin à se tenir sous le regard de Dieu; mais alors même que nous ne pourrions avoir une seule bonne pensée, n'allons pas nous désespérer, comme je l'ai déjà dit. Nous ne sommes que des serviteurs inutiles1. Que pensons-nous pouvoir? Or, le Seigneur veut que nous comprenions bien cette vérité et que nous fassions comme ces petits ânons, qui puisent de l'eau avec la noria dont nous avons parlé. Ils ont les yeux bandés, et sans savoir ce qu'ils font, ils tirent plus d'eau que le jardinier avec tous ses efforts.

   Nous devons marcher en toute liberté dans ce chemin de l'oraison et nous remettre entre les mains de Dieu. Si Sa Majesté veut nous élever au rang des princes de sa cour et de ses plus intimes favoris, allons-y simplement; sinon,   servons-la   dans   les offices les plus humbles, et, comme je l'ai dit quelquefois, n'allons pas de nous-mêmes nous asseoir à la meilleure place. Dieu a plus de sollicitude pour nous que nous-mêmes, et il sait à quoi chacun de nous est propre. A quoi bon vouloir se diriger soi-même quand on a remis toute sa volonté entre les mains de Dieu? A mon avis, c'est moins tolérable ici que dans le premier degré d'oraison, et la perte serait beaucoup plus considérable, car il s'agit de biens surnaturels. Si quelqu'un a une mauvaise voix, il n'arrivera pas, mal-

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1. Luc, XVII, 10.

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gré tous ses efforts, à la rendre belle. Mais si le Seigneur daigne lui en donner une belle, il n'a pas besoin de s'égosiller auparavant. Ne cessons donc jamais de demander à Dieu des grâces; mais avec un plein abandon et une entière confiance en sa libéralité, puisque l'on nous permet de nous tenir aux pieds du Christ, veillons à ne point nous en retirer. Demeurons-y comme nous pourrons; imitons Madeleine; et quand notre âme sera assez forte, Dieu la conduira au désert.

 

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