38 Voie illuminative

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CHAPITRE XXII

 

Elle déclare combien c'est un chemin sûr pour les contemplatifs de ne point élever leur esprit à des choses sublimes, si le Seigneur lui-même ne l'élève. Elle montre comment l'Humanité du Christ doit être la voie de la plus haute contemplation. Elle rapporte une illusion où elle a été quelque temps. Ce chapitre est très utile.

 

   Je voudrais, si vous l'approuvez, mon Père, parler d'une chose qui me paraît importante. Elle servira d'avis et pourra vous être nécessaire. Voici ce qu'on lit dans certains traités d'oraison : L'âme ne peut pas arriver par elle-même à cet état qui est une œuvre entièrement surnaturelle, que Dieu produit en elle, mais après avoir passé beaucoup d'années par la voie purgative, et réalisé des progrès dans l'illuminative, elle pourra s'aider en détournant sa pensée de toutes les choses créées et en l'élevant humblement vers Dieu. Je ne sais pas bien ce que l'on entend par voie illuminative; je pense qu'on veut désigner la voie de ceux qui s'avancent dans la perfection.

   Ces auteurs recommandent instamment d'éloigner de soi toute image corporelle et de s'élever à la contemplation de la Divinité. Car, disent-ils, les images de cette sorte, serait-ce même celle de l'Humanité de Notre-Seigneur, sont, pour ceux qui arrivent à un état si élevé, un embarras et un obstacle à une plus haute contemplation. Ils allèguent, à l'appui de leur sentiment, la parole que le Sauveur adressa à ses apôtres, en leur annonçant, au moment de remonter au ciel, la

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venue du Saint-Esprit1. A mon avis, si les apôtres avaient cru alors aussi fermement qu'après la venue du Saint-Esprit que le Christ était à la fois Dieu et Homme, la présence de la sainte Humanité n'eût pas été pour eux un obstacle; aussi le Sauveur n'a point adressé cette parole à sa Mère, bien qu'elle lui portât plus d'amour qu'eux tous. D'après ces auteurs la contemplation est une œuvre entièrement spirituelle, que toute image corporelle peut troubler ou empêcher. Et il faut considérer que nous sommes complètement environnés de Dieu de toutes parts, et que nous sommes abîmés en lui. Tel serait d'après eux le but à atteindre. Cette méthode me paraît bonne quelquefois. Mais abandonner entièrement la considération du Christ, et assimiler son corps divin à nos misères ou à une créature quelconque, je ne puis le souffrir. Plaise à Sa Majesté que je sache me faire comprendre.

   Je ne voudrais point contredire ces auteurs; ils ont pour eux la science et la vertu ; ils savent ce qu'ils affirment; d'ailleurs Dieu conduit les âmes par des voies différentes et des moyens très divers. Je veux seulement parler de la voie par laquelle il a conduit la mienne, sans me mêler du reste, et montrer le danger où je me suis trouvée, pour avoir voulu me conformer à ce que je lisais. Sans doute, celui qui sera arrivé à l'oraison d'union, sans passer outre, je veux dire sans parvenir aux ravissements, visions et autres faveurs divines, trouvera que l'avis de ces auteurs est le meilleur à suivre, comme je le faisais moi-même. Mais si je m'étais toujours conformée à ce sentiment, jamais, je crois, je ne serais parvenue à l'état où je suis maintenant. Car, à mon avis, c'était une illusion. Il peut se faire que je me trompe, mais je dirai ce qui m'est arrivé.

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1. Expedit vobis ut ego vadam : Jean, XVI, 7.

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 P221                    CHAPITRE   VINGT-DEUXIÈME

 

   Comme je n'avais pas de directeur, je me mis à lire ces livres, dans l'espoir de pouvoir y puiser peu à peu quelque lumière. Mais j'ai bien vu ensuite que, si le Seigneur ne m'avait lui-même instruite, j'aurais appris bien peu de chose par les livres. Tant que Sa Majesté ne daigna pas me donner de cet état une connaissance expérimentale, je n'y entendais rien, je ne savais même pas ce que je faisais.

   Dès que je commençai à avoir un peu d'oraison surnaturelle, je veux dire d'oraison de quiétude, je m'appliquai à éloigner de ma pensée toute chose corporelle; mais je n'osais aspirer plus haut; car j'y aurais vu de la témérité, à cause de ma vie toujours si imparfaite. Je sentais pourtant, ce me semble, la présence de Dieu, et il en était vraiment de la sorte. Aussi, je m'appliquais à me tenir recueillie près de Lui. C'est là une oraison pleine de suavité, quand Dieu y prête son concours. L'âme y savoure de profondes délices. Comme je sentais ce profit et cette jouissance, personne n'aurait pu alors me ramener à la considération de la sainte Humanité qui me semblait véritablement être un obstacle. 0 Seigneur de mon âme, ô mon Bien ! ô Jésus crucifié ! Je ne puis jamais me rappeler une telle illusion sans en éprouver du chagrin   Il me semble que c'était de ma part une grande trahison, bien qu'elle provînt de l'ignorance. Car toute ma vie j'ai eu envers le Christ la plus vive dévotion, une dévotion même extraordinaire. Une telle illusion dura, il est vrai, très peu de temps. Je revenais toujours, comme d'ordinaire, chercher ma joie dans la compagnie de Notre-Seigneur, surtout lorsque je communiais. J'aurais voulu avoir sans cesse devant les yeux son portrait ou son image, puisque je ne pouvais l'avoir aussi profondément gravé dans mon âme que je l'eusse désiré. Comment est-il possible, ô mon Dieu, que j'aie pu avoir une heure seulement la pensée que vous deviez être pour

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moi un obstacle à un plus grand bien ! Et d'où me sont donc venus tous les biens, si ce n'est de vous ? Non, je ne veux plus penser qu'il y a eu en cela faute de ma part. J'en ai trop de chagrin. Certainement ce n'était que de l'ignorance. Aussi, vous avez daigné, dans votre bonté, y porter remède. Vous m'avez donné quelqu'un qui me tirât de cette erreur ; puis, vous vous êtes montré à moi très souvent, comme je le dirai plus loin. Vous vouliez par là me faire comprendre plus clairement combien grande était cette erreur, m'engager à le dire aux personnes nombreuses à qui j'en avais parlé, et à le consigner maintenant ici. Pour moi, il est certain que, si beaucoup d'âmes arrivées à l'oraison d'union ne font pas plus de progrès et ne parviennent pas à une très grande liberté d'esprit, c'est à cause de cette erreur.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon