35 Voie illuminative

Voilà donc maintenant le jardinier devenu gouverneur. Cette âme n'a d'autre ambition que celle d'accomplir la volonté de Dieu. Elle ne veut plus être maîtresse ni d'elle-même, ni de rien, ni d'une seule pomme de son jardin; et s'il y a quelque chose de bon dans ce jardin, que Sa Majesté le distribue elle-même, car désormais l'âme ne veut rien posséder en

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propre, mais s'abandonner entièrement à ce que le Seigneur jugera conforme à sa gloire et à sa volonté.

   De fait, toutes ces choses se passent de la sorte, quand les ravissements sont véritables; et alors l'âme reste en possession des effets et avantages dont j'ai parlé. Si les ravissements ne produisent rien de semblable, je doute fort qu'ils viennent de Dieu; je crains plutôt qu'ils ne soient de ces accès de rage, dont parlé saint Vincentl.

   Pour moi, je le sais et je l'ai vu par ma propre expérience : une heure et même moins suffit ici pour que l'âme acquière l'empire sur toutes les créatures et une liberté telle qu'elle ne se reconnaît plus elle-même. Elle voit bien que cette faveur ne vient pas d'elle; elle ne sait comment on lui en a fait don. Mais elle comprend d'une manière évidente les avantages insignes que chacun de ces ravissements lui apporte.

   Personne ne peut le croire, à moins de l'avoir éprouvé. Aussi on n'accorde aucune créance à la pauvre âme que l'on a vue imparfaite, et que l'on voit tout à coup se porter aux actes les plus héroïques. Elle ne se contente plus de servir Dieu en peu de chose, mais le plus parfaitement possible. On s'imagine donc que c'est là une tentation et une folie. Si on savait que de tels sentiments ne viennent pas d'elle, mais de Dieu, à qui elle a enfin remis les clés de sa volonté, on ne s'en étonnerait point. Pour moi, je regarde comme certain que quand l'âme est arrivée à cet état ce souverain Roi prend soin de tout ce qu'elle doit faire. 0 mon Dieu, comme on comprend bien ici le sens du verset de David demandant les ailes de la Colombe ! Comme on comprend bien le motif qu'il avait et que tous devraient avoir d'adresser à Dieu la même sup-

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1. S. Vincent Ferrier, Tract, vit. spirit., c. XII.

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plique ! On voit très clairement que c'est un vol que prend l'esprit, pour s'élever au-dessus de tout le créé, et d'abord au-dessus de lui-même, mais son vol est suave, plein de délices et sans bruit.

   Quel empire que celui d'une âme que Dieu élève à cet état, où elle considère le monde tout entier sans y être enchaînée ! Comme elle regrette le temps où elle a vécu sous ses lois ! Comme elle s'étonne d'un tel aveuglement ! Quelle compassion ne porte-t-elle pas à ceux qui sont plongés dans les mêmes ténèbres, surtout s'ils sont adonnés à l'oraison et reçoivent déjà de Dieu des faveurs spéciales ! Elle voudrait avoir mille voix pour leur montrer combien ils se trompent. Parfois même elle le fait, et alors mille persécutions pleuvent sur elle. On trouve qu'elle a peu d'humilité et qu'elle a la prétention d'instruire ceux de qui elle devrait apprendre. S'il s'agit d'une femme, on l'accable encore plus. Ainsi donc on la condamne et avec raison, car on ignore quel est le transport qui la meut. Elle ne saurait parfois le contenir ni se défendre de chercher à détromper ceux qu'elle aime. Elle désire les voir délivrés de la prison de cette vie elle-même; car cela n'est rien moins et ne lui paraît rien moins qu'une prison.

   Elle déplore l'époque où elle a été sensible au point d'honneur, et l'illusion qui lui faisait regarder comme honneur ce que le monde appelle de ce nom.  Elle voit que c'est un mensonge insigne dans lequel sont plongés tous les hommes. Pour elle, l'honneur, seul digne de ce nom, est exempt de mensonge et inséparable de la vérité. Elle estime ce qui mérite de l'être, mais elle regarde comme néant ce qui l'est en réalité. Or, tout ce qui passe et ne tourne pas à la gloire de Dieu est néant, et au-dessous même du néant. L'âme rit d'elle-même, en se rappelant que jadis elle a fait quelque cas de l'argent et l'a même quelque peu

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désiré. Toutefois je crois pouvoir affirmer que jamais je n'ai eu à me confesser d'un tel désir; c'était une trop grande faute déjà de lui avoir donné quelque estime. Si encore cet argent pouvait servir à acheter le bien dont je me vois en possession, j'aurais pour lui l'estime la plus grande ! Mais je le comprends, ce bien ne s'acquiert qu'en renonçant à tout.

   Que peut-on acheter avec cet argent que l'on désire ? Est-ce un objet de prix ? Est-ce un bien durable ? Et pourquoi le veut-on ? Quelle triste satisfaction on se procure, et comme elle coûte cher ! Souvent cet argent conduit en enfer, et sert à acheter un feu inextinguible et des tourments éternels ! Oh ! si tous les hommes s'entendaient pour le regarder comme une poussière inutile, quelle harmonie régnerait dans le monde ! que de soucis on éviterait ! Quelle amitié enfin tous manifesteraient dans leurs rapports mutuels si l'intérêt de l'honneur et de l'argent était à jamais banni! Pour moi, je crois que ce serait le remède à tous les maux.

   L'âme voit aussi comment les plaisirs ne servent qu'à jeter dans l'aveuglement le plus profond et à ne procurer, même dès cette vie, que peines et que troubles. Quelle inquiétude ! quelle faible satisfaction ! quel fravail inutile !

   L'âme voit, en outre, non seulement les toiles d'araignée ou les grandes fautes, mais encore les moindres grains de poussière, si petits qu'ils soient, parce que la clarté du Soleil divin est très vive. Aussi, quels que soient ses efforts pour tendre à la perfection, si le Soleil divin l'investit vraiment, elle se voit toute trouble. Elle est semblable à l'eau contenue dans un vase qui à l'ombre paraît très limpide, mais qui, placée au soleil, se montre toute remplie d'atomes. Cette comparaison est très exacte. Avant d'être élevée à cette extase, l'âme s'imagine qu'elle veille à ne

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point offenser Dieu et qu'elle fait pour sa gloire tout ce qui dépend d'elle. Mais une fois élevée à cet état, le Soleil de justice l'illumine et lui fait ouvrir les yeux. Elle découvre alors en elle tant d'atomes, qu'elle voudrait refermer les yeux.  Elle est encore trop faible pour imiter le grand aigle et regarder fixement ce Soleil. Pour peu qu'elle tienne les yeux ouverts, elle se voit complètement trouble. Elle se rappelle ce verset: Seigneur, qui sera juste devant vous? Quand elle considère elle-même ce divin Soleil, elle est éblouie de sa clarté; et quand elle se considère elle-même, la fange de ses misères forme comme un bandeau sur ses yeux, et la petite colombe reste aveuglée. Bien souvent, en effet, il lui arrive d'être ainsi complètement aveuglée, absorbée, étonnée, éperdue en présence de toutes les merveilles qu'elle contemple. C'est ici qu'elle acquiert la véritable humilité; elle ne se préoccupe pas de dire ou d'entendre dire du bien d'elle-même. Le Maître du jardin en distribue les fruits, et non elle-même. Aussi elle n'en retient rien dans les mains. Tout le bien qu'elle possède, elle le rapporte à Dieu. Si elle parle d'elle-même, c'est pour la gloire de Sa Majesté. Elle sait qu'elle ne possède rien en propre dans ce jardin, et voudrait-elle l'ignorer, elle ne le peut; car elle le voit d'une manière évidente. Malgré elle, on lui ferme les yeux aux choses du monde, et on les lui tient ouverts pour qu'elle comprenne bien la vérité.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon