Ce qui la tourmente encore, c'est que cette peine est tellement vive qu'elle ne voudrait plus la solitude comme d'autres fois. Elle ne désire pas non plus de compagnie, à moins que ce ne soit celle de quelqu'un à qui elle pourrait conter sa plainte. Elle est comme une personne qui a déjà la corde au cou et qui, étant sur le point d'être suffoquée, cherche à reprendre haleine : ce désir de compagnie me semble venir de la faiblesse de notre nature, car ce tourment nous met véritablement en danger de mort. Je me suis trouvée parfois dans ce danger par suite de mes grandes infirmités ou de certaines occasions dont j'ai parlé, et je crois pouvoir dire que le danger est aussi sérieux dans le cas dont je parle que dans tous les autres. C'est le désir que le corps et l'âme ont de ne se point séparer qui porte celui-là à demander secours pour reprendre haleine; il veut parler de son tourment, s'en plaindre, y faire diversion, en un mot chercher
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P202 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MÊM
le moyen de conserver la vie, et cela contre le désir de l'esprit, ou de la partie supérieure de l'âme, qui voudrait ne jamais être privée de ce tourment.
Je ne sais si je dis vrai ni si je m'exprime bien. Mais, selon moi, les choses se passent de la sorte. Vous voyez, mon Père, quel repos je puis goûter en cette vie. Celui dont je jouissais dans l'oraison et la solitude où le Seigneur daignait me consoler, s'est transformé pour faire place d'une façon habituelle à ce tourment. Mais ce martyre est si suave, l'âme l'estime à un si haut prix qu'elle le préfère à toutes les joies dont elle avait coutume d'être favorisée. Ce chemin lui parait plus sûr, parce que c'est le chemin de la croix; il apporte avec lui, ce me semble, une douceur de la plus grande valeur, car l'âme ne communique au corps que sa peine; mais c'est elle qui pâtit et elle est seule à savourer la joie et le contentement qui lui viennent de ce tourment. Je ne sais comment cela peut se faire, mais il en est ainsi; et cette faveur que le Seigneur m'accorde lui-même de sa main, que, je le répète, je n'ai nullement acquise par mes efforts, parce qu'elle est absolument surnaturelle, je ne l'échangerais pas pour toutes celles dont je vais parler; je veux dire non toutes ces faveurs réunies, mais chacune d'elles prise en particulier.
Il ne faut pas oublier que cette faveur m'a été accordée après toutes celles qui sont rapportées dans ce livre. C'est l'état où le Seigneur me tient maintenant. Ces transports, je le répète, sont postérieurs aux faveurs dont je fais le récit et dont le Seigneur m'a favorisée.
J'étais donc, au début de cette faveur, en proie à la crainte. C'est d'ailleurs ce qui m'arrive presque toujours à chaque nouvelle grâce, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de me rassurer peu à peu. Or le Seigneur me dit de ne pas craindre, et d'estimer cette faveur plus
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P203 CHAPITRE VINGTIÈME
que toutes les précédentes, car l'âme se purifiait dans cette peine, elle y était travaillée et affinée comme l'or dans le creuset, pour qu'il pût mieux y placer l'émail de ses dons; elle y purgeait en outre la peine qu'elle aurait dû subir en purgatoire. Je comprenais bien que c'était là une faveur éminente; mais les paroles du Sauveur me donnèrent une sécurité beaucoup plus grande. Mon confesseur me dit, de son côté, que c'était une chose bonne. J'étais saisie de crainte à cause de ma si grande faiblesse ; par ailleurs il m'était impossible de croire que cela fût mauvais; c'était plutôt l'excès même de ce bien qui était pour moi une cause de crainte, quand je considérais combien j'étais loin de l'avoir mérité. Béni soit le Seigneur, dont la bonté est si grande ! Ainsi soit-il !
Il me semble que je suis sortie de mon sujet, car j'avais commencé à parler des ravissements; mais cette faveur dont je parle est supérieure aux ravissements; aussi elle produit les effets que j'ai exposés.