Un autre effet du ravissement, c'est un détachement merveilleux que je ne saurais expliquer; mais je puis dire, ce me semble, que ce ravissement diffère sur plusieurs points des faveurs qui s'adressent à l'âme seule et opèrent en elle le détachement de toutes les choses créées. Il les surpasse. Ici, en effet, le Seigneur veut, ce me semble, que le corps lui-même manifeste ce détachement par les œuvres. On devient alors si étranger à toutes les choses d'ici-bas, que le fardeau de la vie devient beaucoup plus pénible.
On éprouve ensuite une peine, que nous ne saurions nous procurer nous-mêmes, ni éloigner de nous quand nous l'avons. Je désirerais vivement faire comprendre cette grande peine. Je crois que je n'y réussirai pas : j'en dirai cependant quelque chose, si je le puis.
Voici tout d'abord ce que je dois faire remarquer. La grâce dont je parle maintenant m'arrive depuis peu de temps; elle est donc postérieure à toutes les visions et révélations dont je parlerai plus loin, et à cette époque où, m'étant complètement adonnée à l'oraison, j'y ai reçu du Seigneur les suavités et les délices les plus grandes. Ces consolations viennent encore m'envahir parfois, mais bien souvent et même presque constamment je suis pénétrée de cette peine dont je vais parler. Elle est tantôt plus profonde, tantôt moins; je veux la considérer en ce moment dans son degré le plus intense.
Je compte parler plus loin de ces grands transports que je ressentais quand Dieu daigna me favoriser de ravissements. Mais, à mon avis, la peine causée par ces transports n'est rien auprès de celle dont il s'agit maintenant. Je ne crois pas exagérer beaucoup, en disant qu'il y a autant de différence entre elles qu'entre une chose très corporelle et une autre très spirituelle.
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Ce tourment qui a lieu dans le ravissement, l'âme semble l'éprouver en compagnie du corps et le partager avec lui. Mais elle n'est pas dans ce délaissement extrême dont je parle en ce moment. Car, ainsi que je l'ai dit, nous ne pouvons rien relativement à cette peine. Souvent même l'âme se trouve tout à coup envahie par un désir véhément : elle ne sait comment il se produit, mais en un instant elle en est toute pénétrée, et elle arrive alors à un tel excès de douleur, qu'elle s'élève bien au-dessus d'elle-même et de toutes les créatures. Dieu alors la rend si étrangère à toutes les choses d'ici-bas, qu'elle ne pourrait, ce semble, malgré tous ses efforts, en trouver aucune pour lui tenir compagnie. D'ailleurs, elle ne le voudrait pas. Elle n'aspire qu'à mourir dans cette solitude. En vain on lui parle, en vain cherche-t-elle elle-même à parler; tout est peine perdue ; son esprit, malgré tout, demeure dans cette solitude. Et, bien que Dieu semble très éloigné, il lui découvre parfois ses grandeurs de la manière la plus merveilleuse qui se puisse imaginer. Aussi on n'en saurait parler; et, à mon avis, il faut avoir passé par cet état, pour le croire et le comprendre. Cette communication n'est pas destinée à consoler l'âme, mais à lui montrer combien elle a raison de gémir en se voyant absente d'un bien qui renferme en soi tous les biens.
Par là s'agrandit encore le désir et le tourment de la solitude où l'âme se voit en proie à une peine si subtile et si pénétrante; transportée ainsi dans ce désert, elle peut bien, ce semble, dire en toute vérité comme le prophète royal : J'ai veillé, et je suis devenu comme un passereau solitaire sur le toit1. J'imagine que David, au moment où il parlait de la sorte, se trouvait dans
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1. Ps. 101.
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cette solitude; mais comme il était saint il dut recevoir de Dieu la grâce de la sentir d'une manière bien plus excessive. Quand je l'éprouve moi-même, je me rappelle ce verset, et il me semble que ce qu'il exprime se passe en moi. Ce m'est une consolation de voir que d'autres personnes, et surtout de telles personnes, ont passé par ces rigueurs de la solitude. Ainsi donc, l'âme, ce semble, n'est plus en elle-même, mais sur le faîte ou la partie la plus élevée d'elle-même, au-dessus de toutes les créatures. On dirait qu'elle habite plus haut encore, et se trouve au-dessus de la partie la plus élevée d'elle-même.
D'autres fois, l'âme paraît se trouver dans la plus grande détresse. Elle se dit et se demande à elle-même : Où est donc ton Dieu? Il faut remarquer que je ne savais pas bien au début ce que voulaient dire ces versets en langue vulgaire. Mais après en avoir eu l'intelligence, j'éprouvais de la consolation à considérer que Notre-Seigneur, sans travail de ma part, les avait rappelés à ma mémoire.
Dans d'autres circonstances, je me souvenais de ce que dit saint Paul : qu'il était crucifié au monde2. Je ne dis pas qu'il en est ainsi pour moi; je vois trop bien que non. Mais il semble que l'âme est dans un état tel qu'il ne lui vient aucune consolation du ciel, où elle n'habite pas encore, ni de la terre, où elle n'est plus et d'où elle ne veut point en recevoir; elle est pour ainsi dire crucifiée entre le ciel et la terre, et dans sa souffrance elle n'a de secours ni d'un côté ni de l'autre. Ce secours du ciel, en effet, qui consiste, comme je l'ai dit, dans une connaissance de Dieu très profonde, et bien supérieure à tous nos désirs, ne fait
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1.Ps. 41.
2.Gai. VI, 14.
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qu'augmenter son tourment; car il agrandit tellement ses désirs que l'intensité de la peine lui ravit parfois tout sentiment, quoique pour peu de temps. Il semble qu'on endure toutes les douleurs de la mort, et cependant cette souffrance est accompagnée d'une joie si délicieuse que je ne sais à quoi la comparer. C'est un martyre de douleurs et de délices tout à la fois.
L'âme ne veut recevoir aucun soulagement des choses de la terre, même de celles qui habituellement lui étaient le plus agréables; mais, au contraire, elle semble les rejeter aussitôt bien loin. Elle comprend qu'elle ne veut plus que son Dieu, mais elle n'aime pas quelque chose de particulier en Lui. Elle le veut tout entier, et elle ne sait point ce qu'elle veut. Je dis qu'elle ne le sait pas. Car l'imagination ne lui représente rien et, selon moi, les puissances n'agissent pas durant une grande partie de ce temps. Ici la peine suspend les puissances, comme le fait la joie dans l'union et le ravissement.
0 Jésus ! que ne puis-je, mon Père, vous faire comprendre cela, ne serait-ce que pour apprendre de vous ce que c'est ! car tel est l'état où mon âme se trouve toujours actuellement. D'ordinaire, dès que mon âme n'est plus occupée par les affaires, elle entre aussitôt dans ces angoisses mortelles ; et dès qu'elle sent leur approche, elle est saisie de crainte, car elle voit qu'elle ne doit pas mourir encore. Mais à peine est-elle plongée dans ce tourment, qu'elle y voudrait demeurer le reste de sa vie. Néanmoins, la douleur est tellement excessive que la nature a de la peine à la supporter. Il arrive que le pouls est presque entièrement perdu; c'est ce que m'ont affirmé les religieuses qui s'approchaient parfois alors de moi et qui comprennent mieux maintenant cet état. Les bras sont très ouverts, et les mains sont si raides que je ne puis parfois les joindre.
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Aussi, il m'en reste jusqu'au jour suivant, dans les poignets et dans le corps tout entier, une douleur si vive que je suis, ce me semble, entièrement disloquée. Je pense bien quelquefois que si, par la bonté de Dieu, ces tortures continuent de la sorte, je finirai par y laisser la vie. Elles sont en effet assez violentes, à mon avis, pour donner la mort; mais sans doute, je ne mérite pas cette faveur. Tout mon désir alors est de mourir. Je ne me souviens plus ni du purgatoire, ni de mes grandes fautes qui m'ont rendue digne de l'enfer. Ce désir ardent de voir Dieu me fait oublier tout le reste. Ce désert, cette solitude, ont plus de charme pour l'âme que toutes les compagnies d'ici-bas. Si quelque chose pouvait la consoler, ce serait de s'entretenir avec des âmes qui ont passé par ce tourment, mais quand elle voit qu'elle aura beau s'en plaindre, personne, ce semble, ne la croira, elle éprouve un nouveau supplice.