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CHAPITRE XX
Çe chapitre montre la différence qu'il y a entre l'union
et le ravissement; il donne un aperçu du bonheur
de l'âme, quand le Seigneur dans sa bonté l'élève
à cet état; il en montre enfin les effets. Cela
est digne de beaucoup d'admiration.
Je voudrais bien, avec l'aide de Dieu, pouvoir exposer la différence qu'il y a entre l'union et le ravissement qu'on appelle encore élévation, vol d'esprit, transport, car c'est tout un. Je dis que tous ces dons signifient une même chose qu'on appelle aussi extase.
Le ravissement l'emporte de beaucoup sur l'union. Il produit des effets plus grands, ainsi que plusieurs autres opérations particulières. Sans doute, l'union semble être tout à la fois le point initial, intermédiaire et final du ravissement, et elle l'est en effet pour l'intérieur. Mais les autres effets du ravissement sont d'un ordre beaucoup plus élevé et se manifestent à l'intérieur et à l'extérieur. Que le Seigneur daigne expliquer lui-même cette doctrine, comme il a expliqué la précédente ! Car bien certainement si Sa Majesté ne m'avait fait comprendre par quels modes et quelles manières on peut en dire quelque chose, jamais je n'aurais pu y réussir.
Considérons maintenant que cette dernière eau dont nous avons parlé, tombe avec une telle abondance que, si la chose n'était impossible sur la terre, nous pourrions bien croire que la nuée elle-même de la Majesté infinie se trouve avec nous dans cet exil. Quand nous savons reconnaître un si grand bienfait,
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en accomplissant de bonnes œuvres selon toute l'étendue de nos forces, le Seigneur prend l'âme, et disons-le maintenant, il l'élève complètement de terre, comme les nuées ou le soleil attirent les vapeurs, ainsi que je l'ai entendu dire. La nuée divine s'élève vers le ciel, emporte l'âme à sa suite et commence à lui découvrir les splendeurs du royaume qui lui est préparé. Je ne sais si la comparaison est exacte. En tout cas, les choses se passent vraiment ainsi. Dans ces ravissements, il semble que l'âme n'anime plus le corps; on perçoit d'une manière très sensible que la chaleur naturelle diminue et que le corps se refroidit peu à peu; on en éprouve une suavité et une joie extrême. Ici, il n'y a aucun moyen de résister. Dans l'union, comme nous nous trouvons sur notre terrain, nous le pouvons, bien qu'avec peine et difficulté; mais on peut presque toujours y résister. Ici, c'est impossible, au moins ordinairement. Très souvent même, prévenant toute pensée, toute coopération, le ravissement fond sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez s'élever cette nuée, ou cet aigle puissant qui vous emporte sur ses ailes.
On comprend, on voit, ai-je dit, qu'on est emporté, mais on ne sait à quel endroit. Malgré les délices que l'âme éprouve, elle ne laisse pas cependant, vu sa faiblesse naturelle, d'être saisie de crainte dans les commencements. Elle doit donc avoir beaucoup plus de courage et d'énergie que dans les oraisons dont j'ai parlé précédemment, pour tout risquer, malgré tout ce qui peut arriver, pour s'abandonner entièrement entre les mains de Dieu, et aller volontiers partout où on la transportera. D'ailleurs elle est transportée ainsi malgré elle. La violence était telle que j'aurais voulu très souvent résister à ce ravissement ; j'y opposais toutes mes forces, spécialement quand parfois il me
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prenait en public, et fréquemment en particulier, parce que je craignais d'être l'objet d'une illusion. Parfois, je pouvais opposer quelque résistance; mais c'était au prix d'une fatigue extrême; semblable à une personne qui a lutté contre un géant puissant, je me trouvais après le combat épuisée de lassitude. D'autres fois, tout effort était impossible; mon âme était enlevée et même ordinairement ma tête suivait ce transport sans qu'il y eût moyen de la retenir; quelquefois même le corps tout entier était emporté, lui aussi, et ne touchait plus terre. Mais cela n'est arrivé que rarement. Un jour, en particulier, je me trouvais au chœur avec toutes les religieuses; j'étais à genoux, prête à communier, quand le ravissement me surprit. J'en eus la peine la plus vive, car ce fait me semblait très extraordinaire et de nature à causer immédiatement l'émotion la plus profonde; aussi comme il est récent et s'est passé depuis que j'exerce la charge de Prieure, j'ai défendu aux religieuses d'en parler. D'autres fois, dès que je comprenais que le Seigneur allait me ravir de la sorte, je me jetais par terre. Un jour, cela m'arriva pendant un sermon auquel assistaient des dames de qualité, en la fête de notre titulaire. On s'empressa autour de moi pour retenir mon corps, mais on ne laissa pas de reconnaître le ravissement. Aussi je suppliai instamment le Seigneur de ne plus me donner de ces faveurs qui se manifestent par des signes extérieurs. Car j'étais fatiguée de m'imposer à cet égard la plus grande circonspection; et Sa Majesté pouvait bien m'accorder la même grâce, sans qu'on en sût rien au dehors. Je crois que, dans sa bonté, le Seigneur a écouté ma prière. Car, depuis lors, jamais rien de semblable ne m'est arrivé. Mais il y a peu de temps, il est vrai, que je lui ai adressé cette supplique.
Lorsque je voulais résister au ravissement, il me semblait que des forces si puissantes, que je ne sais à
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quoi les comparer, me soulevaient par les pieds; elles me saisissaient avec une impétuosité beaucoup plus grande que dans ces autres choses de l'esprit dont j'ai parlé. Aussi j'en étais toute brisée. Car c'est là un combat terrible, et, quand Dieu le veut, tous nos efforts servent de peu; il n'y a pas de pouvoir contre le sien.
Parfois il daigne se contenter de nous montrer qu'il veut nous accorder cette grâce et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir; si nous y résistons par humilité, elle produit en nous les mêmes effets que si nous y avions apporté un plein consentement.
Ces effets sont grands dans l'âme qui les reçoit. Le premier, c'est de montrer le souverain pouvoir de Dieu. Quand Sa Majesté le veut, nous sommes aussi incapables de retenir le corps que l'âme, et nous n'en sommes plus les maîtres. Bon gré, mal gré, nous voyons que nous avons un supérieur, que ces faveurs sont un don de sa main, et que, de nous-mêmes, nous ne pouvons rien, absolument rien. Il s'imprime alors dans l'âme une humilité profonde. J'avoue même que dans les débuts, j'étais saisie d'une frayeur très vive en voyant mon corps ainsi élevé de terre. Et bien que l'âme l'entraîne à sa suite avec la plus grande suavité, quand on ne résiste pas, elle ne perd pas cependant l'usage des sens. Pour moi du moins je le conservais assez pour comprendre que j'étais élevée de terre. A la vue de la majesté de Celui qui peut produire ce phénomène, les cheveux se dressent sur la tête et on est pénétré de la crainte la plus vive d'offenser un Dieu si grand. Mais cette crainte est enveloppée de l'amour le plus ardent; et cet amour grandit encore, quand on voit le Seigneur porter une charité si excesssive à un ver de terre qui n'est que pourriture. Non content, ce semble, d'élever d'une façon si vraie l'âme jusqu'à lui, il veut élever aussi ce corps si fragile,
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ce limon de la terre, devenu si abject par tant d'offenses.