25 Voie illuminative

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CHAPITRE XVII

 

Elle  continue  l'explication  de  ce  troisième  degré

d'oraison, achève d'en exposer les effets et montre

les obstacles causés ici par l'imagination

et la mémoire.

 

   J'ai assez parlé de ce mode d'oraison et de ce que l'âme doit faire alors, ou, pour mieux dire, de ce que Dieu fait en elle; car c'est lui qui remplit l'office de jardinier, pour la laisser tout entière à la jouissance. La volonté n'a qu'à accepter les faveurs dont elle jouit dans cet état, et à s'abandonner généreusement à tout ce que la véritable Sagesse voudra opérer en elle. Et certes il lui faut pour cela du courage. La joie, en effet, est si excessive que l'âme semble parfois n'avoir plus qu'un lien à briser pour sortir du corps. Oh ! que cette mort serait heureuse !

   Il faut alors, ce me semble, comme on vous l'a dit, mon Père, s'abandonner entièrement entre les bras de Dieu. Veut-il emporter l'âme au ciel ? Bien. En enfer? Elle n'en a point de peine, puisqu'elle y va en compagnie de son souverain Bien. Veut-il lui ôter complètement la vie ? Elle le veut ; ou la laisser vivra mille ans ? Elle y consent. Sa Majesté peut en disposer comme d'un bien propre. Cette âme ne s'appartient plus; elle appartient tout entière à son Dieu. Qu'elle ne s'inquiète donc de rien.

   Quand Dieu élève l'âme à une si haute oraison, elle peut accomplir tout cela et beaucoup plus encore, vu que ces actes en sont les propres effets, et elle voit ce

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travail s'accomplir sans aucune fatigue de l'entendement. Toutefois cette puissance me paraît comme stupéfaite de voir le Seigneur s'acquitter si bien de l'office de jardinier, et ne lui laisser aucun travail, pour qu'elle mette ses délices à respirer les premiers parfums des fleurs.

   Une seule visite, si peu qu'elle dure, suffit à un tel jardinier pour y répandre avec abondance cette eau dont en définitive il est le créateur. Ce que la pauvre âme n'a pu obtenir malgré tous les efforts de son esprit, après vingt années peut-être de travaux, le jardinier céleste le lui donne en un instant. Il fait croître les fruits, et il les fait mûrir, de telle sorte qu'elle peut vivre des fruits de son jardin. Telle est la volonté du Seigneur. Il ne lui permet pas toutefois d'en distribuer, jusqu'à ce qu'elle se soit bien fortifiée par cette nourriture. Si elle se contentait de la goûter, elle n'en tirerait pas profit, et, ne recevant rien de ceux à qui elle la donnerait, elle les soutiendrait et nourrirait à ses dépens; elle s'exposerait peut-être elle-même à mourir de faim. Ceci est très clair pour les esprits élevés qui doivent examiner cet écrit; ils sauront en faire l'application beaucoup mieux que je ne pourrais le dire. Inutile donc de me fatiguer plus longtemps à en parler.

   Enfin, les vertus sont plus fortes dans cette oraison que dans la précédente qui est celle de quiétude. L'âme se voit tout autre. Elle ne s'explique pas comment elle peut accomplir de grandes œuvres, grâce aux parfums que répandent les fleurs. Le Seigneur veut que ces fleurs s'ouvrent pour que l'âme sache qu'elle a des vertus. Par ailleurs, elle voit très bien qu'elle ne pouvait les acquérir, et qu'en réalité, elle n'a pu y parvenir en plusieurs années, tandis qu'il a suffi de quelques instants au jardiner céleste pour lui en faire don.

   Son humilité est beaucoup plus grande et plus

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profonde que dans l'oraison précédente. Elle voit plus clairement qu'elle n'a fait ni peu ni beaucoup pour l'obtenir. Elle a seulement consenti à ce que Dieu lui fasse des faveurs et à ce que sa volonté les accepte.

   Ce mode d'oraison est, à mon avis, une union très manifeste de l'âme tout entière avec Dieu.

   Néanmoins le Seigneur veut, ce semble, permettre aux puissances de comprendre et de goûter les grandes choses qu'il opère alors. Voici ce qui arrive quelquefois et même très souvent, dans cette union intime de la volonté avec Dieu. Je vous le dis, mon Père, afin que vous sachiez que cela peut être et que vous le compreniez lorsque vous en serez favorisé. Comme j'en ai été moi-même toute interdite, je veux en parler ici. L'âme comprend que sa volonté est entraînée et dans la jouissance; cette puissance seule goûte une quiétude très grande.  L'entendement, au contraire, et la mémoire conservent une telle liberté qu'ils peuvent s'occuper d'affaires et se livrer aux œuvres de charité. 

   Cet état semble le même que celui de l'oraison de quiétude dont j'ai parlé. Mais il en diffère en partie. Là en effet, l'âme n'ose ni bouger, ni remuer; elle jouit de la sainte oisiveté de Marie. Ici, elle peut, en outre, remplir l'office de Marthe. Elle mène, pour ainsi dire, de front la vie active et la vie contemplative; elle s'occupe d'oeuvres de charité, d'affaires conformes à son éclat et de lectures. Elle voit bien qu'elle n'est pas complètement maîtresse de ses facultés et que la meilleure partie d'elle-même est ailleurs. Elle est comme quelqu'un qui s'entretient avec une personne, pendant qu'une autre vient encore lui parler : elle ne peut donner une attention complète ni à l'une ni à l'autre. C'est un état qui se manifeste très clairement, et quand on en est favorisé, on possède une satisfaction et une joie très intime. L'âme est ainsi admirablement

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préparée à jouir de la quiétude la plus profonde, dès qu'elle sera dans la solitude et dégagée des affaires. Elle est comme une personne qui est satisfaite de son repas et n'éprouve plus le besoin de manger. Son estomac est content, et ne se porterait pas à toutes sortes d'aliments; mais elle n'est pas tellement rassasiée, que, si elle en trouvait de bons, elle ne les acceptât très volontiers.

   De même l'âme ne trouve aucun contentement dans les biens de ce monde, et elle ne voudrait en recevoir aucun. Elle en possède en elle-même un autre qui la satisfait plus parfaitement. Jouir davantage de Dieu, aspirer à l'accomplissement de ses désirs, et goûter plus encore le bonheur d'être avec lui : voilà ce qu'elle veut...

   Il y a une autre sorte d'union qui n'est pas encore une union complète. Elle est supérieure à celle dont je viens de parler; mais inférieure à celle dont il a été question quand j'ai expliqué la troisième eau... Lorsque le Seigneur, mon Père, vous les aura données toutes, si vous ne les avez déjà, vous éprouverez une grande joie de les trouver décrites et de comprendre ce que c'est. Car recevoir de Dieu une faveur, c'est une première grâce; comprendre ce qu'est cette faveur ou ce don, en est une autre; c'en est enfin une troisième de pouvoir l'expliquer et d'en exposer les particularités. La première seule pourrait paraître suffisante pour que l'âme marche sans trouble et sans crainte, s'avance avec plus de courage dans la voie du Seigneur, et foule aux pieds toutes les choses du monde. Mais il est très utile, en outre, de comprendre ces bienfaits. Et c'est là une faveur insigne. Celui qui les a reçus doit, pour chacun d'eux, adresser à Dieu les plus vives actions de grâces. Celui qui en est privé, doit aussi le remercier de ce qu'il les accorde à quelques âmes sur la terre dans le but de nous en faire profiter.

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   Voici ce qui arrive souvent dans cette union dont je parle, et en particulier à moi, car cette sorte de faveur m'est très souvent accordée. Dieu s'empare de la volonté et même, ce me semble, de l'entendement. Celui-ci, en effet, ne discourt pas; il est occupé à jouir de Dieu; il voit et contemple tant de merveilles qu'il ne sait où fixer ses regards ; l'une lui fait perdre l'autre de vue; et ainsi il n'en peut rien faire connaître d'une manière précise.

   La mémoire demeure libre, ainsi que l'imagination, je pense. Dès qu'elle se voit seule, on ne saurait croire la guerre qu'elle fait et comment elle cherche à mettre tout sans dessus dessous. Quant à moi, j'en suis lasse, et je l'ai en horreur ; souvent je supplie le Seigneur de me l'enlever dans ces heureux moments, si elle doit me causer tant de trouble. Parfois je lui fais cette prière : Quand donc, ô mon Dieu, les puissances de mon âme seront-elles unies entre elles pour célébrer toutes ensemble vos grandeurs ? quand donc mon âme cessera-t-elle d'être ainsi partagée sans pouvoir être maîtresse d'elle-même ? Je vois par là quel mal nous vient du péché : il nous a tellement assujettis que nous ne pouvons réaliser notre désir d'être toujours occupés de Dieu.

   Voici une chose qui m'arrive parfois, et que j'ai éprouvée aujourd'hui même; aussi je l'ai bien présente à la mémoire. Je vois mon âme se consumer du désir d'être tout entière là où se trouve la meilleure partie d'elle-même; et elle n'y peut réussir. Car la mémoire et l'imagination lui font une guerre tellement acharnée qu'elles ne la laissent pas réaliser son dessein. Mais comme elles n'ont pas le secours des autres puissances, elles n'ont aucune force même pour le mal. C'est déjà beaucoup trop qu'elles parviennent à la troubler; je le répète, elles ne peuvent faire de mal, car elles sont sans vigueur et toujours agitées. Comme l'entende-

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ment n'aide aucunement la mémoire dans ce qu'il lui représente, elle ne se fixe en rien, mais elle court vagabonde d'un objet à l'autre, semblable à ces petits papillons de nuit, importuns et inquiets, qui ne font qu'aller et venir. Cette comparaison me semble venir très à propos; car si les papillons ne peuvent nous nuire, ils ne laissent pas cependant d'être importuns pour ceux qui les voient.

   A ce mal, je ne connais point de remède, le Seigneur ne m'en ayant point encore enseigné. Je m'en servirais bien volontiers cependant, car, je le répète, ce tourment est fréquent. Un tel état nous peint notre misère et nous révèle très clairement le pouvoir de Dieu. Car si cette puissance qui demeure libre nous cause tant de dommage et de fatigue, les autres qui sont en compagnie de Sa Majesté nous procurent le repos le plus suave.

   Le seul remède que j'aie trouvé après plusieurs années de fatigues, est celui dont j'ai parlé dans l'oraison de quiétude; c'est de n'en faire pas plus de cas que d'une folle, et de l'abandonner à sa fantaisie, car Dieu seul peut la lui enlever. En définitive, elle n'est ici qu'une esclave, et nous devons la supporter avec patience, comme Jacob supportait Lia, dès lors que Dieu nous accorde déjà une assez grande faveur, en nous faisant jouir de Rachel. Je dis qu'elle n'est qu'une esclave, car elle ne peut, malgré tous ses efforts, entraîner après elle les autres puissances. Souvent, au contraire, ce sont ces dernières qui, sans aucun travail, la ramènent à elles. Parfois Dieu est touché de la voir si affolée, si inquiète et si désireuse d'être avec les autres puissances; il lui permet de se brûler au feu de ce divin flambeau, où celles-ci sont déjà réduites en cendres, où elles ont en quelque sorte perdu leur être naturel, pour jouir surnaturellement de biens si précieux.

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   Dans toutes ces sortes d'union dont j'ai parlé en traitant de cette dernière eau qui coule de la source, la gloire et le repos de l'âme sont si grands que le corps participe visiblement à sa joie et à ses délices. C'est là une faveur très sensible. Quant aux vertus, elles arrivent à ce haut degré de perfection dont j'ai parlé.

   Il me semble que c'est le Seigneur lui-même qui a voulu faire connaître autant qu'il est possible ici-bas, je crois, ces divers états où l'âme se voit élevée. Veuillez, mon Père, en parler à une personne spirituelle, qui y soit parvenue et qui soit instruite. Si elle approuve cet écrit, croyez que le Seigneur lui-même vous l'a dit et adressez-en à Sa Majesté les plus vives actions de grâces. Je vous le répète, avec le temps, vous vous réjouirez beaucoup de comprendre ces faveurs. Vous pourriez en jouir sans avoir la grâce de les comprendre : mais si Sa Majesté vous donne celle d'en jouir, vous arriverez, avec un esprit aussi élevé et aussi cultivé que le vôtre, à en avoir l'intelligence par mon récit. Louange au Seigneur dans les siècles des siècles pour tous ses bienfaits ! Ainsi soit-il !

 

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon