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CHAPITRE XVI
Elle traite du troisième degré d'oraison et de choses très relevées. Elle montre ce que peut l'âme parvenue à cet état et quels effets produisent ces faveurs si hautes du Seigneur. Cette doctrine est très propre à porter notre esprit aux louanges de Dieu et à consoler beaucoup l'âme ainsi favorisée.
Parlons maintenant de la troisième eau dont on se sert pour arroser le jardin. C'est une eau qui coule du ruisseau ou de la fontaine. S'il y a quelque fatigue à la diriger, l'arrosage cependant coûte beaucoup moins. Le Seigneur, en effet, veut aider si bien le jardinier, qu'il prend, pour ainsi dire, sa place et fait presque tout le travail. Cet état est un sommeil des puissances qui, sans être entièrement ravies, ne comprennent point cependant comment elles opèrent. La douceur, la suavité et la délectation surpassent incomparablement celles de l'oraison précédente. L'âme est tellement abreuvée de l'eau de la grâce, qu'elle ne peut avancer, elle ne sait d'ailleurs comment, ni retourner en arrière; elle veut seulement jouir de cette gloire immense. Elle est semblable à une personne qui va mourir de la mort qu'elle désire et tient déjà le cierge bénit en main; elle goûte dans cette agonie des délices plus profondes qu'on ne saurait exprimer Ce n'est autre chose, à mon avis, que mourir d'une manière presque complète à tous les biens d'ici-bas, et jouir intimement de Dieu. Je ne trouve point d'autres termes pour dire ou exposer une telle faveur. L'âme ne sait alors que faire. Elle ne sait, en effet, si elle doit
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parler ou se taire, rire ou pleurer. C'est un glorieux délire, une céleste folie où elle apprend la véritable Sagesse; c'est aussi une sorte de jouissance très délicieuse pour elle.
------- Je voyais bien qu'il n'y avait pas union complète de toutes les puissances avec Dieu, mais je reconnaissais clairement que cette union était plus parfaite que dans l'oraison précédente. Il m'était impossible toutefois, je l'avoue, de discerner et de comprendre en quoi consistait cette différence. C'est, je crois, mon Père, grâce à l'humilité que vous avez eue de vous aider d'une simplicité aussi grande que la mienne, que le Seigneur m'a favorisée aujourd'hui même de cette oraison, aussitôt après la communion. Il m'y a fixée et m'a lui-même suggéré les comparaisons dont j'ai à me servir; il m'a enseigné de quelle manière je devais m'exprimer et comment l'âme doit se conduire en cet état. J'en ai été vraiment étonnée, car j'ai tout appris en un instant.
Bien souvent, je m'étais vue comme éprise de cette sainte folie et enivrée de cet amour divin; mais je n'arrivais jamais à comprendre comment cela se faisait. Je voyais bien que c'était Dieu qui agissait, cependant je ne pouvais saisir le mode de son action. De fait, les puissances sont presque entièrement unies à lui, mais elles ne sont pas tellement absorbées qu'elles n'opèrent encore. Ça été pour moi une joie extrême de l'avoir enfin compris. Béni soit le Seigneur, qui m'a accordé un tel bienfait !
Les puissances de l'âme n'ont alors d'autre liberté
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que celle de s'occuper entièrement de Dieu. Aucune d'elles, ce semble, n'ose remuer. Il nous est même impossible de les mouvoir; et voudrions-nous mettre toute notre étude à nous distraire, que nous ne pourrions alors, ce me semble, y réussir tout à fait. On prononce alors beaucoup de paroles à la louange de Dieu, mais sans ordre, à moins que Dieu n'en mette; du moins l'entendement est impuissant à le faire. L'âme souhaiterait proclamer bien haut la gloire de son Dieu. Elle est hors d'elle-même, en proie au délire le plus suave. Déjà, déjà les fleurs commencent à s'épanouir et à répandre leurs parfums. L'âme voudrait que tous les hommes pussent alors la contempler et comprendre la gloire à laquelle elle est élevée, afin d'en louer Dieu et de l'aider elle-même à le glorifier. Elle brûle du désir de leur faire part de tant de bonheur, qu'elle est impuissante à goûter toute seule. Elle est, ce me semble, comme cette femme dont parle l'Évangile, qui voulait appeler, ou appelait en effet ses voisines à partager sa joie. Tels devaient être aussi les admirables transports de David, le prophète royal, quand il prenait la harpe et entonnait ses cantiques à la gloire de Dieu. J'ai pour ce glorieux roi une dévotion très spéciale, et je voudrais le voir ainsi honoré de tous, en particulier des pécheurs comme moi.
0 mon Dieu, que ne doit pas éprouver une âme quand elle est en cet état ! Elle voudrait être toute transformée en langues pour louer le Seigneur. Elle dit mille saintes folies avec lesquelles elle réussit toujours à contenter celui qui l'élève à cette faveur. Pour moi, je connais une personne qui, sans être poète, faisait sur-le-champ des vers pleins de sentiments où elle exprimait sa peine d'une manière admirable1. Il n'y avait point là un travail de son intel-
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1. La Sainte elle-même.
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ligence; mais pour mieux jouir de la gloire qui la plongeait dans un tourment si plein de délices, elle exhalait de la sorte ses plaintes à Dieu. Elle eût voulu éclater tout entière, corps et âme, pour manifester la joie intime que cette peine lui causait. Quels tourments ne lui semblerait-il pas alors délicieux d'endurer pour son Dieu ! Elle voit clairement que les martyrs au milieu de leurs supplices ne faisaient presque rien par eux-mêmes; elle reconnaît très bien que leur courage venait d'ailleurs.
Mais quelle peine pour cette âme quand elle se voit obligée de revenir à elle-même pour continuer à vivre en ce monde, et à se trouver de nouveau engagée dans les soucis et les obligations de la vie ! Et cependant je n'ai point exagéré; je suis même bien loin d'avoir exprimé les délices dont le Seigneur veut alors combler une âme dès cet exil. Soyez béni à jamais, à mon Dieu ! Que toutes les créatures vous louent éternellement ! Je vous en supplie, ô mon Roi, puisque par votre bonté et votre miséricorde je me trouve encore, au moment où j'écris, dans cette sainte et céleste folie, puisque malgré l'excès de mon indignité vous me comblez d'une telle faveur, faites que tous ceux avec qui je m'entretiendrai soient fous de votre amour, ou bien permettez que je ne parle à personne, ou bien encore faites, à mon Dieu, que je ne tienne plus à aucune chose d'ici-bas, ou tirez-moi de ce monde. Votre servante, ô mon Dieu, ne peut plus supporter ce tourment extrême de se voir sans vous. Si elle doit vivre, elle ne veut plus de repos ici-bas. Vous, ô mon Dieu, ne lui en donnez pas.
Cette âme voudrait déjà jouir de sa liberté; le manger la tue, et le dormir la tourmente. Elle voit que le temps de la vie se passe à prendre ses aises, et cependant, rien hors de vous ne peut désormais la satisfaire. Il lui semble qu'elle mène une vie contre nature, car
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elle ne voudrait plus vivre en elle-même, mais en vous seul ! O vrai Seigneur, ô ma gloire, quelle croix légère et pesante tout à la fois vous procurez à l'âme ainsi favorisée ! Légère, parce qu'elle est suave; pesante, parce qu'il est des circonstances où elle ne peut la supporter, et voudrait cependant n'en être jamais affranchie, si ce n'est pour se voir déjà éternellement avec vous. Quand elle se rappelle qu'elle ne vous a servi en rien, et qu'en vivant encore ici-bas, elle peut travailler pour votre gloire, elle voudrait porter un fardeau beaucoup plus lourd et ne mourir qu'à la fin du monde. Elle ne se préoccupe nullement de son repos, pourvu qu'elle puisse vous rendre le plus léger service. Elle ne sait ce qu'elle doit désirer. Mais elle comprend très bien qu'elle ne désire que vous !
O mon fils, vous à qui j'adresse cet écrit, que vous m'avez commandé, gardez pour vous seul certaines choses où vous verrez que je dépasse les bornes. Car il n'y a pas de raison suffisante pour m'empêcher de délirer quand le Seigneur lui-même me met hors de moi. Vraiment je me demande si c'est bien moi qui parle depuis que j'ai commencé ce matin. Tout ce que je vois me semble un songe, et je ne voudrais voir que des âmes atteintes du mal dont je suis moi-même atteinte en ce moment. Je vous en supplie, mon Père, soyons tous des insensés pour l'amour de Celui qui par amour pour nous a été outragé de ce nom. Et puisque vous me portez de l'affection, dites-vous, je veux que vous m'en donniez la preuve, en vous disposant à recevoir de Dieu cette faveur. ---------
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-------- Savez-vous, mon Père ce qu'il y a d'important ? C'est d'avoir la vie en horreur et de ne faire aucun cas des honneurs. Quand les apôtres proclamaient la vérité et la défendaient pour la gloire de Dieu, il leur importait peu de tout perdre ou de tout gagner. Car celui-là est indifférent à l'un et à
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l'autre qui en réalité sacrifie tout pour Dieu. Je ne dis pas que je suis telle mais je voudrais bien l'être. Oh ! de quelle grande liberté on jouit, quand on considère comme un esclavage l'obligation de vivre et de se diriger d'après les lois du monde ! Comme cette liberté s'obtient de Dieu, il n'est pas d'esclave ici-bas qui ne doive être disposé à tout risquer pour se racheter et retourner dans sa patrie. Voilà le vrai chemin; marchons-y sans nous arrêter, car nous ne pourrons arriver à la pleine possession d'un si riche trésor qu'à la fin de notre vie. Plaise au Seigneur de nous donner la grâce d'y parvenir !
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