On peut, à mon avis, discerner quand cette faveur
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provient de l'esprit de Dieu ou de nos propres efforts. Lorsque Dieu nous donne un commencement de dévotion, et que nous voulons, comme je l'ai dit, arriver de nous-mêmes à cette quiétude de la volonté, il n'y a aucun effet de produit; tout ce travail s'évanouit promptement et laisse l'âme dans la sécheresse. Quand c'est le démon qui agit, une âme exercée pourra encore, selon moi, le comprendre, car il laisse du trouble, peu d'humilité, et peu de disposition pour les effets que produit l'esprit de Dieu. Il n'éclaire point l'entendement, et n'affermit pas dans la vérité. Au contraire, il ne portera aucun préjudice à l'âme, ou du moins ce préjudice sera faible si elle rapporte à Dieu les délices et la suavité qu'elle éprouve alors, si, en outre, elle dirige vers lui toutes ses pensées et tous ses désirs, comme je l'ai déjà dit. Le démon ne peut rien gagner à procurer des délices à cette âme. Dieu permettra plutôt qu'il perde beaucoup. Cette âme en effet, pensant que cette faveur vient de Dieu, reviendra souvent à l'oraison pour en jouir encore. Si elle est humble, nullement curieuse, ni attachée aux délices même spirituelles, mais plutôt amie de la croix, elle fera peu de cas des douceurs que le démon lui procure, tandis qu'au contraire, elle aura la plus grande estime pour celles dont Dieu est l'auteur; tout ce qui vient du démon est mensonge comme lui. Mais voit-il l'âme s'humilier au milieu des joies et des délices, et elle doit toujours veiller avec soin à sortir plus humble de toutes ces faveurs et suavités de l'oraison, l'esprit de mensonge, comprenant qu'il y perd, ne reviendra pas souvent la tenter. C'est pour ce motif et beaucoup d'autres encore, qu'en parlant du premier degré d'oraison et de la première manière d'arroser le jardin, j'ai indiqué qu'il est très important, quand on s'adonne à l'oraison, de commencer par se détacher peu à peu de toutes sortes de contentements. J'ai dit
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aussi d'entrer généreusement dans la lice avec l'unique but d'aider le Christ à porter la croix, et d'imiter ces vaillants chevaliers qui, sans solde, se consacrent au service de leur roi, assurés qu'ils sont d'en être récompensés. Tenons donc les yeux fixés sur le véritable et éternel royaume, que nous avons l'ambition de conquérir.
C'est une très grande chose d'avoir cette pensée toujours présente, surtout dans les débuts. Car dans la suite, le peu de durée ou le néant de tout le créé, le profond mépris que l’on doit avoir pour toutes les satisfactions d'ici-bas, apparaissent dans une telle clarté qu'au lieu de chercher à se les rappeler à la mémoire, il faut au contraire y faire diversion pour supporter la vie. Il semble même que ces considérations sont trop basses. De fait, les âmes avancées dans la perfection considéreraient comme une honte et un déshonneur de songer à ne laisser les biens de ce monde que parce qu'ils doivent finir un jour. Ces biens dureraient-ils toujours, elles seraient dans l'allégresse de les quitter pour Dieu. Plus ils seraient parfaits et de longue durée, et plus elles s'en dépouilleraient volontiers. L'amour est déjà très élevé dans ces âmes, et c'est lui qui agit.
Une telle considération est souverainement importante pour ceux qui commencent. Qu'ils ne la regardent donc pas comme une chose basse, car elle leur procurera un bien immense. Voilà pourquoi je la recommande avec tant d'instances. Les plus avancés en auront même besoin à certaines époques où Dieu veut les éprouver, et où Sa Majesté semble les délaisser.
Je l'ai dit, et je voudrais qu'on ne l'oublie jamais. Si l'âme grandit, comme nous l'affirmons, et c'est la vérité, elle ne croît pas cependant à la manière des corps. Le petit enfant qui s'est développé et est arrivé
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à la taille de l'homme mûr, ne recommence pas à décroître et à reprendre un petit corps. Pour l'âme, le Seigneur veut qu'il en soit ainsi. C'est ce que j'ai constaté pour moi, car je ne le sais pas autrement. Le Seigneur veut nous humilier pour notre plus grand bien, et nous apprendre à nous tenir sur nos gardes, tant que nous serons dans cet exil; car plus nous sommes élevés, plus nous devons craindre et nous défier de nous-mêmes.
Il est des temps où ceux qui ont déjà leur volonté si parfaitement unie à celle de Dieu, qu'ils endureraient toutes sortes de tourments et souffriraient mille morts plutôt que de commettre une seule imperfection, sont parfois tellement assaillis par les tentations et les persécutions, qu'ils ont besoin, pour éviter l'offense de Dieu et ne point tomber dans le péché, de recourir aux premières armes de l'oraison. Ils doivent de nouveau considérer que tout finit ici-bas, qu'il y a un ciel, un enfer, et se servir d'autres considérations de ce genre.
Je reviens donc à ce que je disais. Un moyen très efficace pour déjouer les ruses et les douceurs du démon, c'est de commencer dès le début à porter généreusement la croix, sans désirer de consolations. Le Seigneur lui-même nous a enseigné ce chemin comme étant celui de la perfection ; il nous a dit: Prends ta croix et suis-moi. Il est notre modèle. Et quiconque suit ses conseils, dans le seul but de le contenter, n'a rien à craindre. A l'avancement spirituel qu'il découvrira en lui, il comprendra que le démon n'y est pour rien; il pourra tomber encore, mais s'il se relève promptement, il aura une preuve que Dieu était là. Voici encore d'autres signes de cette action de Dieu.
Quand l'esprit de Dieu agit en nous, il n'est pas nécessaire de rechercher péniblement des considérations pour nous exciter à l'humilité et à la confusion
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de nous-mêmes. Le Seigneur met en nous une humilité bien différente de celle que nous pouvons nous procurer par nos faibles pensées. La nôtre, en effet, n'est rien en comparaison de cette humilité vraie et éclairée que Notre-Seigneur enseigne alors, et qui produit en nous une confusion capable de nous anéantir. C'est une chose très connue que par les connaissances qu'il nous donne Dieu veut nous faire comprendre que par nature, nous ne possédons aucun bien; plus ses faveurs sont élevées, plus cette connaissance est profonde. Il confère à l'âme un désir très vif d'avancer dans l'oraison et de ne jamais abandonner cet exercice malgré tous les travaux qui pourraient se présenter; et elle s'offre à tout courageusement. Il l'anime d'une assurance pleine d'humilité et de crainte qu'elle fera son salut éternel. Il éloigne bientôt d'elle la crainte servile et lui inspire une crainte filiale dans un degré bien plus éminent. L'âme voit alors s'allumer en elle un amour de Dieu très dégagé de tout intérêt personnel. Aussi elle désire trouver des instants de solitude pour mieux jouir d'un tel trésor. Enfin, pour ne pas me fatiguer, je dirai seulement que cette grâce est pour elle le principe de tous les biens. Déjà les fleurs de son jardin sont sur le point d'éclore; il ne leur manque presque rien pour s'épanouir. L'âme le verra d'une manière très claire, et elle ne pourra douter alors du secours que Dieu lui a donné, tant qu'elle n'est pas retombée dans ses fautes et ses imperfections ; elle devient alors toute tremblante ; mais cette crainte même lui est salutaire. Certaines âmes cependant retirent plus de profit de l'assurance que ces faveurs viennent de Dieu, que de toutes les craintes possibles. Quand elles sont naturellement portées à l'amour et à la gratitude, elles se tournent plus facilement vers Dieu par le souvenir de tous les bienfaits reçus que par la vue de tous les châtiments de l'enfer.