20 La voie illuminative

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CHAPITRE   XIV

 

Elle commence à expliquer le second degré d'oraison,

dans lequel  le Seigneur fait déjà  goûter à l'âme

des consolations  plus  spéciales.  Elle montre

comment ce sont des faveurs surnaturelles

C'est un point important à noter.

 

   Nous avons vu combien il est pénible d'arroser ce jardin de notre âme, quand on tire l'eau du puits à force de bras. Parlons maintenant de la seconde manière d'arroser prescrite par le maître du jardin. Le jardinier, en faisant marcher une noria, puise une quantité d'eau plus grande; il se fatigue moins ; il n'est pas obligé de travailler sans cesse, et peut prendre du repos. C'est de cette manière d'arroser le jardin, en l'appliquant à l'oraison qu'on appelle oraison de quiétude, que je veux m'occuper maintenant.

   L'âme commence ici à se recueillir; elle touche déjà aux choses surnaturelles; mais elle ne peut en aucune manière y parvenir par elle-même, malgré toutes ses diligences. A la vérité, elle a pris, ce semble, de la peine pendant quelque temps à tourner la roue de la noria pour remplir les godets qui y sont fixés, je veux dire qu'elle a travaillé avec l'entendement. Mais ici, l'eau se trouve à un niveau plus élevé, et on se fatigue moins qu'en la tirant du puits. Je veux dire que l'eau est plus proche de nous, parce que la grâce se fait alors connaître à l'âme avec plus de clarté. Ceci est un recueillement des puissances au-dedans de nous, pour jouir de ce contentement avec plus de saveur. Mais les puissances ne sont ni perdues, ni endormies. La volonté seule est occupée, sans savoir

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comment, à se rendre captive. Elle ne peut que donner son consentement, pour que Dieu l'emprisonne, assurée qu'elle est de devenir la captive de celui qu'elle aime. 0 Jésus ! ô mon Dieu! comme votre amour nous aide ici ! Il tient le nôtre tellement enchaîné qu'il ne lui laisse pas la liberté d'aimer alors autre chose que Vous !

   Les deux autres puissances1 viennent au secours de la volonté, pour la disposer à jouir d'un si grand bien. Parfois cependant, alors même que la volonté est unie à Dieu, elle est très gênée par ces deux puissances. Mais la volonté ne doit pas s'en préoccuper. Elle doit demeurer dans sa paix et sa quiétude; car si elle cherche à les recueillir, elle se perd avec elles. Ces deux puissances sont alors comme des colombes qui, non contentes de la nourriture que le maître du colombier leur donne, sans aucun travail de leur part, vont en chercher ailleurs et s'en trouvent si mal qu'elles reviennent.  Elles vont et viennent, dans l'espoir que la volonté leur fera part de ses délices. Si le Seigneur le trouve bon, il leur donne quelque nourriture, et elles s'arrêtent ; sinon, elles continuent encore à en chercher. Elles pensent évidemment être utiles à la volonté, mais souvent au contraire la mémoire ou imagination lui fait tort, en lui représentant le bonheur dont elle jouit. La volonté doit donc se conduire alors de la manière que je vais expliquer.

   Tout ce qui se passe dans cette oraison est accompagné des consolations les plus vives. Il y a si peu de travail de notre part, qu'elle ne fatigue pas, alors même qu'elle durerait longtemps. Car l'entendement agit d'une manière très paisible; il obtient une bien plus grande quantité d'eau que lorsqu'il la tirait du puits à force de bras. Les larmes que Dieu accorde

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1. La Sainte indiquera, chap. xv, que ces deux puissances sont l'entendement et la mémoire.

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en cet état coulent déjà avec suavité; on les sent, il est vrai, mais on ne les a point recherchées.

   Cette eau que le Seigneur donne ici contient les plus grands biens et les plus précieuses faveurs. Elle développe les vertus d'une manière incomparablement plus admirable que dans l'oraison précédente. L'âme commence à s'élever déjà au-dessus de sa misère, et il lui est donné d'avoir quelque connaissance des délices de la gloire. Cette pensée, à mon avis, sert beaucoup à la faire grandir et à la rapprocher de Dieu, source vraie de toute vertu. Sa Majesté commence à se communiquer à elle, et veut même qu'elle sente ce mode de communication. A peine arrivée à cet état, elle commence à perdre le désir des choses d'ici-bas, et cela lui coûte peu; elle voit clairement en effet qu'elle ne saurait trouver sur la terre un seul instant de ce bonheur dont elle jouit : les richesses, le pouvoir, les honneurs, les plaisirs, tout est impuissant à lui procurer, même l'espace d'un clin d'oeil, ce contentement ; car c'est un contentement véritable et elle sent qu'il la satisfait. Il est impossible, à mon avis, de trouver tant de félicité dans les joies de la terre; car elles ne sont jamais sans mélange. Ici, pendant le temps de cette oraison, tout est bonheur pur; la peine ne vient qu'après, quand on voit que cette faveur a cessé, sans qu'on puisse ou qu'on sache comment la recouvrer. Viendrait-on à se mettre en pièces à force de pénitences, de prières, et de sacrifices de toutes sortes, tout cela nous servirait de bien peu, si le Seigneur ne daigne lui-même nous élever à cette faveur. Dieu veut alors manifester sa grandeur; il fait comprendre à l'âme qu'il est si près d'elle qu'elle n'a plus besoin de lui envoyer des messagers, qu'elle peut lui parler directement sans même élever la voix, car elle est déjà si rapprochée qu'il la comprend au moindre mouvement des lèvres.

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   Il semble étrange de tenir un tel langage. Nous savons, en effet, que Dieu nous entend toujours, et qu'il est toujours avec nous. Mais ce Souverain, ce Maître divin veut nous faire bien comprendre ici qu'il nous entend et nous donne à sentir les effets de sa présence. Il montre sa volonté de commencer à agir d'une manière toute spéciale dans l'âme, en lui donnant une grande satisfaction intérieure et extérieure; il lui manifeste que ces délices et ces joies sont, comme je l'ai dit, si différentes des plaisirs d'ici-bas, qu'il comble pour ainsi dire le vide fait en nous par nos péchés. L'âme goûte ces délices au plus intime d'elle-même; mais sans savoir d'où ni comment lui est venue cette faveur. Souvent même elle ne sait que faire, ni que vouloir, ni que demander. Il lui semble avoir trouvé tous les biens réunis; mais elle ignore ce qu'elle a trouvé et moi-même je suis incapable de le faire comprendre. Car, pour beaucoup de choses la science me serait nécessaire. Il serait utile en effet d'expliquer ici ce qu'il faut entendre par secours général et secours particulier. Il y en a tant qui l'ignorent. Il faudrait montrer comment le Seigneur veut que l'âme voie ici pour ainsi dire de ses propres yeux ce secours particulier. La science me servirait, en outre, pour beaucoup d'autres points qui seront mal dits. Ce qui me rassure, c'est que cet écrit sera revu par des hommes capables de discerner l'erreur, Je sais que je puis être tranquille sur leur science et leur spiritualité. Ils sauront bien comprendre et retrancher ce qu'il y aura de mauvais.

   Je voudrais donc bien expliquer ces faveurs car elles sont les premières ; et quand le Seigneur commence à les accorder l'âme elle-même ne les comprend pas et ne sait comment se diriger. Lorsque Dieu la conduit par la voie de la crainte comme il en a usé à mon égard elle en éprouve de grandes souffrances, s'il

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n'y a pas de directeur qui la comprenne. Elle goûte, au contraire, une jouissance très vive à voir le portrait de son état retracé quelque part ; elle reconnaît alors clairement la voie qu'elle suit. C'est, en outre, un grand avantage pour elle de savoir ce qu'elle doit faire pour avancer en tout état d'oraison. --------- l'âme qui n'a pas une grande expérience aura beaucoup de peine à comprendre son état.

--------- les effets qu'opèrent dans l'âme ces faveurs qui commencent déjà à être surnaturelles. Les effets nous feraient reconnaître, autant qu'on le peut ici-bas, si ces faveurs viennent de Dieu. D'ailleurs, il est toujours bon, même quand Dieu en est l'auteur, de marcher avec crainte et prudence; car le démon pourrait parfois se transformer en ange de lumière. -----------

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------- Voilà pourquoi je considère comme un très grand avantage de me trouver, au moment où j'écris, dans le degré d'oraison dont je parle. Je vois alors clairement que ce n'est pas moi qui le dispose avec l'entendement; je ne sais même pas ensuite comment j’ai pu réussir à l'exposer; cela m'arrive très souvent.

 

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