Voici encore une autre tentation très ordinaire chez les commençants. A peine ont-ils goûté les douceurs et les avantages de la vie d'oraison, qu'ils veulent voir tout le monde dans une très haute perfection. Ce désir n'est pas mauvais, mais le mode de le réaliser peut n'être pas bon, s'il n'est accompagné de beaucoup de prudence et d'adresse pour ne point paraître faire la
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leçon aux autres. Celui qui veut procurer au prochain le bien dont il s'agit ici doit être lui-même très enraciné dans la vertu, sans quoi il ne sera pour les autres qu'un sujet de tentation. C'est là un fait qui m'est arrivé à moi-même, à ---------
Voilà l'oeuvre du démon. II semble se servir des vertus qui sont en nous, pour autoriser, autant que possible, le mal qu'il poursuit. Et ce mal, si petit qu'il soit en lui-même, lui procure un gain énorme, quand il s'accomplit dans une communauté. ---------
A part cela, il y a encore un autre grand inconvénient, c'est que l'âme y perd. Au début, elle doit veiller surtout à ne prendre soin que de sa perfection, et à vivre comme s'il n'y avait sur la terre que Dieu et elle. Cette pratique lui sera de la plus grande utilité.
Voici une autre tentation, cachée comme les précédentes sous le zèle de la vertu; aussi est-il nécessaire de se bien surveiller et de marcher avec prudence.
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Nous nous affligeons des péchés et des fautes du prochain. Le démon nous persuade que cette affliction vient uniquement du désir que Dieu ne soit pas offensé, et notre douleur, des atteintes à sa gloire. Aussitôt nous voudrions y porter remède. La préoccupation nous envahit si bien qu'elle nous empêche de faire oraison. Et le plus grand dommage, c'est que tout cela nous paraît vertu, perfection et grand zèle pour Dieu. Je ne parle pas de la douleur que nous éprouvons à la vue des fautes publiques qui seraient passées en coutume dans une Congrégation, ni des ravages que les hérésies, comme nous le voyons, causent dans l'Église par la perte de tant d'âmes. Cette douleur est très légitime et, pour ce motif, elle ne trouble pas.
Le plus sûr pour une âme qui s'applique à l'oraison est donc de laisser le souci de tout et de tous, de ne s'occuper que d'elle-même et de procurer le bon plaisir de Dieu. Voilà ce qui lui est souverainement utile. Que n'aurais-je pas à dire si je devais raconter tous les errements où la bonne intention a conduit, et dont j'ai été témoin ! Appliquons-nous donc toujours à ne considérer dans le prochain que ses vertus et ses bonnes oeuvres; mais que la grandeur de nos péchés nous porte à cacher ses défauts. Cette pratique, tout imparfaite qu'elle soit au début, nous conduit peu à peu à une vertu solide qui nous fait estimer tous les autres plus que nous. C'est par là que l'âme commence à réaliser des progrès avec le secours de Dieu. Ce secours d'ailleurs est toujours nécessaire; sans lui toutes nos diligences sont vaines ; aussi devons-nous supplier le Seigneur de nous accorder cette vertu. Mais faisons de généreux efforts. Il ne se refuse à personne.
Voici encore un avis que je recommande à ceux qui discourent beaucoup à l'aide de l'entendement et qui savent déduire d'un sujet un grand nombre de pensées
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et de réflexions. ---------
Revenant donc à ceux qui se servent du discours, je leur recommande de ne pas l'employer tout le temps de l'oraison. Comme cet exercice est très méritoire et plein de délices, il leur semble qu'il ne doit y avoir pour eux ni dimanche, ni un seul instant exempt de travail; sans quoi, ils s'imaginent aussitôt qu'ils perdent leur temps. Pour moi, je regarde cette perte de temps comme un gain très précieux, Qu'ils se tiennent donc, ainsi que je l'ai dit, en présence de Notre-Seigneur, sans fatiguer leur entendement ; qu'ils lui parlent et mettent leur joie à se trouver avec lui; qu'ils ne se préoccupent point de composer des discours, mais lui exposent simplement les nécessités de leur âme et les motifs qu'il aurait de ne pas les souffrir devant lui. On doit s'appliquer tantôt à l'une tantôt à l'autre de ces considérations, pour ne point fatiguer l'âme en lui donnant toujours la même nourriture. Ces aliments sont pleins de saveur et très utiles ; quand on s'y habitue, on y prend goût et on y puise cette forte substance qui donne la vie à l'âme et lui procure les plus précieux avantages.
Je veux m'expliquer plus clairement. Car tout ce qui concerne l'oraison est difficile et l'on a beaucoup de peine à le comprendre, sans le secours d'un maître. ---------
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-------- je suis touchée de compassion pour les commençants dont les livres sont l'unique secours. On est étonné, quand on voit combien la lumière qu'on y puise diffère de celle que donne l'expérience.
Je reviens à ce que je disais. Nous méditons, je suppose, un mystère de la Passion, par exemple celui qui nous représente Notre-Seigneur à la colonne. L'entendement recherche les motifs qui lui feront comprendre quelles grandes douleurs et quelles angoisses Sa Majesté endure dans un tel abandon; s'il est actif et enrichi de connaissances, il déduira encore beaucoup d'autres considérations. Tel est le mode d'oraison par lequel tous doivent commencer, continuer et finir. Cette voie est excellente et très sûre, jusqu'à ce que le Seigneur nous élève à d'autres choses surnaturelles. Je dis que ce mode est pour nous. Bien! des âmes néanmoins trouveront plus de profit à méditer d'autres sujets que ceux de la Passion. S'il y a beaucoup de demeures au ciel, il y a aussi beaucoup de chemins pour y arriver. Certaines âmes profitent en se considérant déjà en enfer; d'autres, que la pensée de l'enfer attriste, profiteront davantage en se considérant au ciel. Il y en a encore pour qui la pensée de la mort est très utile. Certaines personne qui ont une grande tendresse de cœur, se fatiguent beaucoup si elles méditent constamment la Passion; mais elles trouveront du repos et du profit à considèrer le pouvoir et la grandeur que Dieu manifeste dans les créatures, l'amour qu'il a eu pour nous et qu'il fait resplendir en tous lieux. Ce mode d'oraison est admirable, mais il faut revenir souvent à la Passion et à la vie de Notre-Seigneur. Car c'est de là que nous sont venus et que nous viennent tous les biens.