17 La voie purgative

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CHAPITRE  XIII

 

Elle continue l'explication du premier degré d'oraison,

et donne des avis pour se prémunir contre quelques

tentations que suscite parfois le démon. Ce chapitre

contient une doctrine de la plus Haute importance.

 

 

   Il m'a paru bon de parler de certaines tentations que j'ai vues chez les commençants -------

   On doit, dès le début, s'appliquer à marcher avec joie et avec liberté d'esprit. Il y a des âmes qui s'imaginent que la dévotion va s'en aller, si elles s'oublient elles-mêmes tant soit peu. Il est bon de marcher dans la crainte de soi pour ne s'exposer, ni de près ni de loin, aux occasions où l'on a coutume d'offenser Dieu. Ce point est très nécessaire, tant qu'on ne sera pas profondément enraciné dans la vertu. Bien peu le sont assez pour se dispenser de vigilance dans les occasions qui favorisent la pente de la nature. D'ailleurs, tant que nous sommes sur la terre, nous devons, même par humilité, bien reconnaître quelle est notre faiblesse. Mais il y a beaucoup de circonstances où, comme je l'ai dit, on peut se recréer, afin même de revenir avec de nouvelles forces à l'oraison. En toutes choses la prudence est nécessaire.

   Il faut, en outre, s'animer d'une grande confiance; car il nous est très dangereux de ne point ralentir nos désirs. Nous devons attendre de la bonté de Dieu que nos efforts nous amèneront, je ne dis pas de suite, mais

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au moins peu à peu, là où beaucoup de saints sont arrivés avec sa grâce. S'ils n'avaient jamais conçu de tels désirs et ne les avaient mis peu à peu à exécution, ils ne seraient point parvenus à un si haut état. Sa Majesté recherche et aime les âmes généreuses, pourvu qu'elles soient humbles et ne mettent aucune confiance en elles-mêmes. Je n'en ai jamais vu une seule s'arrêter dans les bas sentiers de la vie spirituelle. Je n'ai jamais vu, non plus, une âme pusillanime qui se cache sous le manteau de l'humilité, faire au bout de longues années autant de chemin que les autres en très peu de temps.   

   Pour moi, je suis étonnée quand je vois combien il importe, dans ce chemin de l'oraison, de s'animer à accomplir de grandes choses. A coup sûr, l'âme n'a pas beaucoup de forces au début; semblable au petit oiseau qui n'a pas toutes ses plumes, elle se fatigue et s'arrête; mais si elle donne un coup d'aile, elle monte très haut.

   Il fut un temps où il m'arrivait souvent de méditer sur cette parole de saint Paul : On peut tout en Dieu, et j'étais bien persuadée que je ne pouvais rien par moi-même. Cette considération me profita beaucoup ainsi que cette parole de saint Augustin ; Donnez-moi, Seigneur, ce que vous me commandez, et commandez-moi ce que vous voudrez. Je m'entretenais, en outre, très souvent de cette pensée que saint Pierre n'avait rien perdu en se jetant à la mer, malgré la crainte qui s'empara ensuite de lui. Ces résolutions des débuts ont une grande valeur, bien que dans ce premier degré d'oraison il faille plutôt agir avec modération, se conformer à la prudence et suivre les avis du directeur. Mais nous devons veiller à ne pas en choisir un qui nous enseigne à imiter le crapaud ou qui est satisfait lorsqu'il a montré comment il faut faire la chasse aux lézards.

   Quant à l'humilité, elle doit toujours tenir le premier

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rang, pour nous faire comprendre que nos forces ne viennent pas de nous. Il faut nous faire une idée exacte de cette vertu. Car je crois que le démon porte beaucoup de préjudice aux âmes qui font oraison, et les empêche de réaliser de grands progrès par les fausses idées qu'il leur donne de l'humilité. Il leur représente qu'il y a de l'orgueil à entretenir de grands désirs, à vouloir imiter les saints, à souhaiter le martyre. Aussitôt il nous dit ou nous fait entendre que les actions des saints sont dignes de notre admiration, mais que des pécheurs comme nous ne sauraient les imiter. Tel est également mon avis.

   Cependant nous devons bien considérer ce qu'il faut admirer et ce qu'il faut imiter. Ainsi il serait imprudent pour une personne faible et malade de s'imposer des jeûnes nombreux, des pénitences rigoureuses, de s'en aller dans un désert où elle ne pourrait ni dormir, ni trouver de quoi vivre, et de se livrer à d'autres mortifications de ce genre. Néanmoins nous devons penser que, nous aussi, nous pouvons faire des efforts avec le secours de Dieu pour parvenir à un grand mépris du monde, ou n'avoir nulle estime de l'honneur et nulle attache aux biens de la terre.

   Nos cœurs sont tellement étroits que la terre, ce semble, va nous manquer, si nous venons à négliger tant soit peu le corps, pour veiller aux intérêts de l'âme. De plus, nous nous imaginons que la possession abondante de ce qui est nécessaire va favoriser le recueillement intérieur, parce que les soucis du temporel troublent l'oraison. Pour moi, je gémis de trouver en nous si peu de confiance en Dieu, et tant d'amour de nous-mêmes que nous nous laissions troubler par de tels soucis. En réalité, quand l'esprit d'oraison est si peu avancé, des bagatelles nous causent autant de peine que le feraient à d'autres des choses de grande importance; et avec cela, nous avons sérieusement la

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prétention d'être spirituels ! Une telle manière de procéder cherche, ce me semble, à accorder le corps et l'âme de façon à ne point perdre le repos d'ici-bas et à jouir de Dieu là-haut. Il en sera de la sorte si nous marchons dans la justice et si nous sommes attachés à la vertu. Mais c'est là cheminer d'une manière trop timide1, et jamais on n'arrivera ainsi à la liberté d'esprit. Cette conduite me paraît très bonne pour des personnes mariées, qui doivent se conformer à leur état; ---------. Jamais, en effet, le Seigneur ne nous manque, et il ne tient pas à lui que nous fassions de tels progrès. C'est nous qui lui manquons et qui lui sommes infidèles.

   On peut, en outre, à l'exemple des saints, rechercher la solitude, le silence et la pratique de beaucoup d'autres vertus qui ne tueront pas ce triste corps. Il ne veut être si bien traité que pour maltraiter l'âme. Le démon, de son côté, contribue grandement à le

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1. La Sainte a mis : es paso de gallina : c'est marcher à pas de poule.

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rendre inhabile pour le bien. S'il découvre en nous un peu la crainte, il n'en demande pas davantage pour tenter de nous persuader que tout va nous tuer, ou du moins nous ravir la santé. S'il nous voit seulement répandre des larmes, il nous fait craindre de devenir aveugles. J'ai passé par cette tentation. ----------- S'il me représentait la perte de ma santé, je disais : ----------Désormais ce n'est plus le repos qu'il me faut, mais la croix ! --------

   Il est donc très important, quand on commence à s'adonner à l'oraison, de ne point se laisser aller à de vaines terreurs. ---------

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon