11 La voie purgative
Mon âme, fatiguée d'une telle vie, soupirait après le repos. Mais ses tristes habitudes ne lui permettaient pas d'en jouir. Or voici ce qui m'arriva. Entrant un jour dans l'oratoire, je vois une statue que l'on s'était procurée pour une fête qui devait se célébrer dans le couvent et que, en attendant, on avait placée là. Elle représentait le Christ tout couvert de plaies. La dévotion qu'elle inspirait fut si grande qu'en la voyant je me sentis complètement bouleversée, tant elle rappelait ce que le Seigneur avait enduré pour nous. Une telle douleur s'empara de moi, en considérant combien j'avais mal répondu à l'amour que supposaient de telles plaies, que mon cœur semblait se briser. Je me prosternai aux pieds de mon Sauveur, en répandant un torrent de larmes, et le suppliai de me donner enfin la force de ne plus l'offenser.
J'avais une dévotion très vive pour la glorieuse Madeleine, et très souvent la pensée de sa conversion m'occupait, spécialement lorsque je communiais. Certaine que Notre-Seigneur était alors au-dedans de moi, je me mettais à ses pieds. Il me semblait que mes larmes n'étaient pas à dédaigner. Je ne savais ce que je lui disais; c'était déjà une grande faveur de sa part de me laisser les répandre pour lui, quand
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je devais sitôt oublier une telle disposition. Je me recommandais donc à cette glorieuse sainte et la suppliais de m'obtenir le pardon.
Mais dans cette dernière circonstance où je m'étais prosternée devant la statue de Notre-Seigneur, cette sainte me fut, ce semble, plus propice. J'avais déjà une extrême défiance de moi et toute ma confiance était en Dieu. Je dis alors, ce me semble, à Notre-Seigneur que je ne me relèverais pas de là, qu'il ne m'eût exaucée. Il m'écouta, j'en suis certaine, car je n'ai plus cessé depuis lors de faire de grands progrès dans la vertu.
Voici quelle était ma méthode d'oraison. Ne pouvant discourir à l'aide de l'entendement, je m'appliquais à me représenter le Christ au-dedans de moi. Mon âme retirait plus de profit, ce semble, à le considérer dans les circonstances où il s'était trouvé isolé. Je pensais que là, se trouvant seul et affligé, il devait, à cause même de sa détresse, m'accueillir auprès de lui. J'avais beaucoup de simplicités de ce genre. Je me plaisais surtout à méditer sa prière au jardin des Oliviers. C'est là que j'aimais à lui tenir compagnie. Je considérais sa sueur de sang et la tristesse où il était tombé alors. J'aurais désiré, si je l'avais pu, essuyer cette sueur qui lui a tant coûté. Mais, je m'en souviens, je n'ai jamais osé m'y déterminer. J'étais arrêtée par le souvenir de mes infidélités si graves. Je restais ainsi en sa compagnie aussi longtemps que mes pensées me le permettaient, car il y en avait beaucoup qui faisaient mon tourment.
Durant de nombreuses années, presque tous les soirs, avant de m'endormir, je recommandais mon sommeil à Dieu, et je méditais toujours un instant sur la prière de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers; j'avais cette coutume même avant d'être religieuse, car on m'avait dit qu'il y avait beaucoup d'indul-
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gences attachées à cette pratique. Ce qui est certain, au moins, c'est que mon âme y trouva le plus grand profit, puisque je commençai ainsi à faire oraison, sans même savoir ce que c'était; par suite de l'habitude, j'étais aussi fidèle à cette pratique qu'à faire mon signe de croix avant de prendre mon sommeil.
Je reviens à ce tourment des pensées importunes dont j'ai parlé. Ce mode de procéder sans le discours de l'entendement a ceci de particulier que l'âme y est absorbée ou très égarée. Quand je dis qu'elle est égarée, j'entends parler des distractions où elle se trouve. Si elle avance, elle profite beaucoup. Car elle avance dans l'amour. Mais il lui en coûtera d'en arriver là, à moins que le Seigneur ne veuille la conduire en peu de temps à l'oraison de quiétude, comme il l'a fait pour plusieurs personnes que je connais. Il est bon pour les âmes qui suivent cette voie de prendre un livre, afin de se recueillir promptement. Ce qui m'était aussi d'un grand secours, c'est la vue de la campagne, de l'eau ou des fleurs. Toutes ces choses me rappelaient mon Créateur. Elles me portaient à la ferveur et au recueillement; elles me tenaient lieu de livre. Je me servais, en outre, du souvenir de mon ingratitude et de mes fautes. Quant aux choses célestes ou très élevées, mon entendement grossier n'a jamais, non jamais, pu les imaginer, jusqu'à ce que le Seigneur daignât me les représenter par un autre moyen.
…….. Pour moi, je ne pouvais que penser à Notre-Seigneur dans son Humanité. Et encore, il ne m'a jamais été possible de me le représenter. ….
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CHAPITRE NEUVIÈME
……. Figurez-vous quelqu'un qui est aveugle, ou qui est dans l'obscurité. Il parle à une personne. Il sait qu'il est en sa présence, parce qu'il a la certitude qu'elle est là; il comprend, il croit qu'elle est là, mais il ne la voit pas. Ainsi en était-il de moi, quand je pensais à Notre-Seigneur. Voilà le motif pour lequel j'aimais tant les images. ……
A cette époque, on me remit les Confessions de saint Augustin. ……. Or les saints que le Seigneur a retirés du péché pour les amener à la perfection étaient pour moi un sujet de consolations très vives. Il me semblait que je devais trouver en eux un appui, et que le Seigneur, qui leur avait accordé le pardon, pouvait bien me l'accorder à moi aussi. Une chose me désolait : c'est que, comme je l'ai dit, un seul appel du Seigneur avait suffi pour les convertir, et ils n'étaient plus retombés. Pour moi, au contraire, ses appels avaient été déjà si nombreux, et c'est là ce qui m'affligeait. Toutefois la vue de l'amour qu'il me portait me donnait du courage; et, si j'ai désespéré très souvent de moi-même, je n'ai jamais perdu confiance en sa miséricorde.
(Vie écrite par elle-même p. 88-91)