LETTRE X (1)

LETTRE X (1)

 

Saint Augustin parle à Nébride des moyens de passer leur vie ensemble, loin du tumulte des choses du monde.

 

AUGUSTIN A NÉBRIDE.

 

1. Jamais aucune des difficultés sur lesquelles vous m'avez consulté, n'a autant agité mon esprit que le reproche que je trouve dans votre dernière lettre. Vous dites que je néglige de rechercher les moyens qui nous permettraient de passer notre vie ensemble. Cette accusation n'est pas légère, et pourrait avoir de graves conséquences, si elle était fondée. Mais comme de solides raisons établissent que nous pouvons nous donner cette commune satisfaction, plus facilement ici qu'à Carthage et même à la campagne, je ne sais, mon cher Nébride, comment je dois faire avec vous. Dois‑je vous envoyer une voiture pour vous amener ici commodément ! Mais notre ami Lucinien prétend que vous pouvez sans danger vous faire transporter dans une litière. Il est vrai que votre mère, qui ne pouvait consentir à votre absence quand vous étiez en bonne santé, supporterait encore bien moins votre départ dans l'état de votre faiblesse où vous êtes. Irai‑je donc moi-même vous trouver? Mais j'ai ici des amis qui ne pourraient pas m'accompagner, et qu'il ne m'est pas permis de quitter. Vous pouvez, vous, trouver en quelque sorte une habitation douce et agréable dans votre âme; mais ceux que j'ai près de moi sont loin de pouvoir en faire autant. Faut‑il que j'aille et vienne sans cesse, pour être tantôt avec eux, tantôt avec vous? Mais cela ne serait pas être ensemble, ni vivre selon

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(1) Ecrite comme la précédente vers l'an 389. ‑ Cette lettre était la 116e dans les éditions antérieures à l'édition des Bénédictins, et celle qui était la 10e se trouve maintenant la 71e.

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p263 SAINT AUGUSTIN A NEBRIDE

 

vos vues. Le trajet est assez long d'ailleurs, et l'entreprendre souvent ne serait pas le moyen d'arriver à ce repos qui fait l'objet de tous nos vœux. Ajoutez à cela mes infirmités physiques qui, comme vous le savez, m'empêchent de faire tout ce que je veux, et qui me forcent à m'en tenir à vouloir seulement ce que je puis.

 

2. Penser ainsi pendant toute sa vie à disposer des voyages qu'on ne peut accomplir sans trouble et sans difficulté, n'est pas le propre d'un homme dont toute la pensée doit se reporter vers ce dernier voyage qu'on appelle la mort, et qui seule, comme vous le savez, doit être le véritable objet de notre pensée. Dieu a fait, il est vrai, à quelques hommes qu'il a choisis pour gouverner son Eglise, la grâce non seulement d’attendre cette mort avec courage, mais encore d'en faire l'objet de leurs vœux les plus ardents, tout en accomplissant sans trouble et sans tourment leurs laborieuses pérégrinations. Mais pour ceux qui se laissent entraîner à des emplois de ce genre par amour des honneurs temporels, ou qui, pouvant vivre en simples particuliers, recherchent le tracas des affaires, ils ne peuvent obtenir au milieu du bruit, des inquiétudes, des réunions et des courses souvent répétées, l'immense bienfait de se familiariser avec l'idée de la mort. Tandis que cette familiarité si désirable eût été pour eux le fruit du calme et du repos à la faveur desquels ils se fussent élevés jusqu'à Dieu. S'il n'en est point ainsi je suis le plus insensé, ou du moins le plus faible des hommes, de ne pouvoir goûter et aimer ce bien pur et suprême que dans le repos et la retraite. Croyez‑moi, on a besoin d'être bien éloigné du tumulte de toutes les choses passagères de ce monde pour arriver à ne rien craindre, sans qu'il y ait de notre part ni dureté de cœur, ni audace, ni désir d'une vaine gloire, ni superstitieuse crédulité. C'est ainsi qu'on peut goûter cette joie durable, à laquelle nul autre plaisir ne peut se comparer.

 

   3. Que si une telle vie n'est pas le partage de la nature humaine, d'où vient cette tranquillité d'âme que l'on goûte quelquefois? Pourquoi l'éprouve‑t‑on d'autant plus qu'on se retire plus intimement dans le sanctuaire de son âme pour y adorer Dieu? Pourquoi, dans l'accomplissement même, d'un acte humain , cette tranquillité ne nous abandonne‑t‑elle pas, si c'est de ce sanctuaire qu'on sort pour agir? Pourquoi, lorsque nous parlons, ne craignons-nous pas la mort, et pourquoi dans le silence allons‑nous même jusqu'à la désirer? Je vous dis cela, et je ne le dirais pas à tout le monde.

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p264        LETTRE ONZIÈME.

 

mais je le dis à vous, mon cher Nébride, dont je connais les élans vers le ciel; et je vous demande à vous qui avez si souvent éprouvé combien la vie est douce, quand l'âme est morte à l'amour du corps, si l'on peut nier que l'homme ne puisse goûter une vie exempte de trouble et de crainte, et mériter véritablement ainsi le nom de sage. Je vous demande encore si cette disposition d'esprit, qui est la base et le soutien de la raison, vous l'avez éprouvée dans d'autres moments que quand vous vous étiez le plus profondément retiré dans l'intimité de votre ame ? Cela étant ainsi, vous voyez que la seule chose qui reste à faire est d'aviser de votre côté aux moyens de parvenir à passer notre vie en­semble. Que faire à l'égard de votre mère, que votre frère Victor ne quitte pas? Vous le savez mieux que moi. Je ne veux rien ajouter pour ne pas détourner votre esprit de cette pensée.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon