Denys l’Aréopagite 1

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Darras tome 6 p. 364

 

§ IX. Œuvres de saint Denys l'Aréopagite.

 

   74. L'immense révolution intellectuelle provoquée au siècle apostolique par la prédication de l'Évangile nous a laissé, on le voit, des monuments plus nombreux et plus importants que ne le supposait Fleury. Cet historien ne pouvait prévoir, à deux cents ans de distance, qu'un manuscrit du Sinaï nous apporterait un jour le texte intégral et authentique de l’Épître de saint Barnabé, et du Pasteur d'Hermas. Il lui était également impossible de soupçonner que le livre des Philosophumena, en nous révélant le véritable caractère du système théogonique de Simon le Mage nous donnerait la clef des hérésies que les Pères apostoliques avaient à combattre. L'exposition de la vérité, au sein de l'Église, a toujours suivi une marche parallèle au développement de l'erreur. Le catholicisme, si on le compare à cette tour mystique de la vision d'Hermas, est, à chaque période de l'histoire, assiégé par des ennemis, qui portent successivement leurs attaques sur chacune des faces de cette citadelle inexpugnable. La défense se place nécessairement sur le point menacé, en sorte qu'il y a une relation nécessaire, une connexion intime entre les œuvres de l'apologétique chrétienne et les efforts hostiles des hérésiarques. Ce point de vue, appliqué aux œuvres de saint Denys l'Aréopagite, nous fournira, en faveur de leur authenticité, une preuve nouvelle dont les critiques antérieurs ne pouvaient tenir compte. Le protestantisme répudia unanime-ment cette authenticité, sous prétexte que les idées, les expressions, les tendances des ouvrages connus sous le nom de saint Denys l'Aréopagite étaient complètement étrangères au siècle apostolique et n'avaient pu se produire qu'à l'époque de l'arianisme. On supposa donc qu'un faussaire, parfaitement orthodoxe d'ailleurs, et de plus homme de génie, s'était condamné à écrire sous le nom autorisé de l'Aréopagite, les traités que nous lisons aujourd'hui. Ce pastiche fut un chef-d'œuvre, tout le monde en convient. Mais l'auteur, moins intéressé à sa propre gloire qu'au succès de la vérité théologique qu'il croyait servir par ce mensonge littéraire, se préoccupa uniquement d'effacer sa personnalité; il y

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réussit au point que la postérité perdit complètement sa trace : l'homme disparut, l'œuvre resta. Telle est l'absurde hypothèse que le XVIe siècle fit adopter à l'Europe savante. Des hommes graves, Tillemont, Fleury, acceptèrent, sans trop l'approfondir, un pareil roman. De nos jours, le célèbre auteur du Cours d'histoire de la civilisation en France se crut en droit de le maintenir au rang des vérités les mieux démontrées.  « La supposition est évidente, dit M. Guizot. Livres et lettres ne peuvent avoir été écrits qu'au milieu du Ve siècle 1. »  Cette affirmation serait probablement regrettée aujourd'hui par son auteur. Dans une homélie d'Origène (185-253), on trouve une citation textuelle des œuvres de saint Denys l'Aréopagite. Donc ces œuvres existaient au IIIe siècle, époque où vécut Origène, et par conséquent elles ne furent point composées au Ve. Que  si l'on contestait l'authenticité de cette homélie d'Origène, sans entrer dans la question de fond, il nous suffirait de dire que cette homélie fut traduite du grec en latin au IVe siècle par le prêtre d'Aquilée Rufin, qui l'attribuait sans  hésitation à  Origène. Donc encore, les œuvres de saint Denys l'Aréopagite étaient connues et citées avant le Ve siècle. Nous n'insistons pas davantage sur l'ensemble de preuves extrinsèques et intrinsèques qui appuient l'authenticité des œuvres de saint Denys l'Aréopagite. Elles ont été recueillies et présentées avec autant d'érudition que de lo-gique par un écrivain dont le nom s'est ajouté depuis à ceux de nos illustrations pontificales 2.. Le procès révisé en 1845 par le futur archevêque de Paris est demeuré sans appel. L'opinion du monde savant s'est émue de cette parole si modérée mais si nette, qui dénoue les difficultés sans trancher avec les personnes et qui ferait aimer la vérité par ceux même que la vérité offense.

 

   75. Nous n'avons donc pas à revenir sur une question désormais  éclaircie ; ce qu'il nous est permis d'ajouter, comme surabondance    de preuves, nous le devons au bénéfice du temps. En rapprochant les doctrines de saint Denys l’Aréopagite du vaste dévelop-  

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1. Guizot, Cours d'histoire de la civilisation en France, XXIXe leçon, pag. 367.

2.- M. l'abbé Darboy, Œuvres de saint Denys l'Aréopagite, Paris, 1845.

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pement theurgique de Simon le Mage, il nous est possible de comprendre la portée d'actualité que les livres de la Hiérarchie céleste, des Noms divins, de la Théologie mystique, durent avoir au Ier siècle, alors que l'hérésiarque samaritain peuplait le cosmos supérieur de puissances spirituelles procédant par dégradation les unes des autres et aboutissant au monde visible et à l'humanité, comme production inférieure des derniers venus de la hiérarchie céleste. En présence d'un système qui prenait son point de départ dans la notion erronée d'un dieu abstrait, impersonnel, impuissant, relégué aux confins éternels et comme aux limites des essences imaginaires où il plongeait sa triade oisive, il importait d'établir dans sa majestueuse splendeur le dogme de la Trinité chrétienne, et le véritable caractère de la hiérarchie angélique. Or ce sont précisément les sujets traités par saint Denys l'Aréopagite, dans les ouvrages qui nous restent de lui. Ceux que nous n'avons plus : la Théologie symbolique, l’Ame, Des choses intelligibles et des choses sensibles, se rattachent manifestement par leur titre même à cet en-semble théogonique, psychologique et cosmique dont Simon le Mage avait si profondément perverti la notion et dont le disciple de saint Paul voulait présenter la synthèse orthodoxe. A l'encyclopédie de l'erreur, saint Denys l'Aréopagite opposait l'encyclopédie de la vérité. Nous comprenons qu'avant la découverte des Philosophumena, on ait pu s'étonner de trouver, au siècle apostolique, un monument chrétien dont les vastes proportions et le plan grandiose ont quelque analogie avec la Somme de saint Thomas d'Aquin. Quoi ! disait-on, était-ce à son berceau que l'Église pouvait ouvrir de si larges perspectives, et jeter ce regard scientifique sur des dogmes à peine fixés? Nous avons aujourd'hui la preuve que non-seulement l'Église dut le faire, mais que les hérésiarques eux-mêmes l'y provoquaient. Et certes, il fallait bien peu connaître le milieu intellectuel où l'Évangile fit sa première apparition, pour supposer qu'il en pût être autrement. La synthèse était partout, en théo-logie, en histoire, en philosophie, au siècle apostolique. Philon, contemporain de saint Denys l'Aréopagite, appliquait à la doctrine des Juifs et à leur histoire sacrée les procédés d'une philo-

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sophie éclectique, où Platon côtoie Moïse, où l'enseignement des sages de la Grèce se fond avec les oracles des prophètes. Plutarque avait la prétention de faire une encyclopédie de l'histoire comme Sénèque une philosophie encyclopédique. « La plénitude des temps, » dont parle saint Paul, se caractérisait au point de vue intellectuel par la tendance des esprits vers l'unité dans toutes les branches des connaissances humaines, pendant que les forces sociales se concentraient dans l'inflexible unité de la politique romaine. L'invasion de la foi catholique dans un milieu aussi compact devait donc nécessairement soulever des controverses d'ensemble, et présenter un système complet de vérité pour le substituer au panthéon de l'erreur. Il faut aussi faire ressortir un trait particulier de l'enseignement du premier siècle, qui lui ap-partient en propre et ne peut appartenir exclusivement qu'à lui : c'est l'absence de polémique. Les écrits des apôtres sont essen-tiellement affirmatifs. Il fallait d'abord asseoir l'édifice de la vérité, avant de songer à le défendre. Les œuvres de saint Denys l'Aréopagite portent au plus haut degré ce caractère, et c'est précisément l'absence de controverse qui a pu longtemps faire croire qu'ils n'étaient point le produit d'un siècle militant. Mais cette absence de polémique était calculée. Voici comment saint Denys l'Aréopagite s'en explique dans son Epître à saint Polycarpe : «Je ne sache pas avoir jamais disputé contre les Grecs ou d'autres errants, persuadé qu'il suffit aux hommes de connaître et d'exposer la vérité directement et telle qu'elle est. Dès qu'on l'aura légitimement démontrée et clairement établie, en quelque espèce que ce soit, par là-même il sera prouvé que tout ce qui n'est pas elle, tout ce qui en porte frauduleusement la ressemblance, n'est effectivement pas elle, ne lui ressemble pas, et que c'est plutôt une apparence qu'une réalité. Ce serait donc en vain qu'on s'épuiserait à réfuter tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là. Voici, par exemple, un homme qui prétend me présenter une monnaie portant l'effigie du prince et parfaitement authentique. Il peut arriver cependant qu'il n'ait qu'une pièce fausse, très-bien imitée. Je suppose même que vous le lui avez démontré; un autre, après lui, puis un autre encore,

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reviendront discuter sur le même objet. Mais, au contraire, si l'on établit positivement une assertion de sorte qu'elle puisse braver les attaques des adversaires, alors tout ce qui lui est absolument opposé tombera de soi-même, devant l'immuable persistance de la vérité prouvée. C'est par suite de cette conviction, à mon avis très-raisonnable, que je n'ai pas tenu beaucoup à discuter contre les Grecs et les autres errants ; ce m'est assez, si Dieu le permet, de connaître la vérité d'abord, et de l'exposer ensuite comme il convient 1. »

 

   76. Nous avons ainsi l'explication du fait très-significatif qui a été remarqué par tous les critiques dans les œuvres de saint Denys l'Aréopagite. La polémique n'y tient aucune place ; mais l'exposition des doctrines y répond évidemment aux besoins intellectuels de son époque. Telle était cette preuve nouvelle d'authenticité que nous voulions mettre en lumière. Du reste, l'étude des œuvres elles-mêmes est une mine féconde pour l'histoire du premier siècle. Sous le rapport purement biographique, elle complète la mention rapide faite par saint Luc, de la conversion de l'Aréopagite. Élevé à l'école des philosophes d'Athènes, saint Denys avait formé son génie naturel par l'étude des sages du paganisme. On le lui reprochait après sa conversion : « Vous dites, écrit-il à saint Po-lycarpe, que le sophiste Apollophane m'injurie et me traite de parricide, parce que je retourne contre l'idolâtrie grecque l'érudition que j'ai apprise des Grecs. Mais ne pourrions-nous pas, à plus juste titre, reprocher aux Grecs d'abuser des dons de Dieu contre Dieu même, puisqu'ils emploient à détruire sa religion sainte la sagesse qu'ils ont reçue de lui2? » Cet Apollophane, devenu l'ennemi du Docteur chrétien, avait été son condisciple et l'ami de sa jeunesse. Denys, dont la naissance paraît devoir se rapporter à l'an 9 de notre ère, avait environ vingt-cinq ans lors de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il voyageait alors en Egypte pour compléter son éducation. Apollophane l'accompagnait. Les deux

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1.Dionys. Areopag., Epist., vu. ad Polycarp., trad. de M«r Darboy.

2.Dionys. Areop., Epist. ad Polycarp.

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jeunes gens étaient à Heliopolis, alors que la miraculeuse éclipse, qui couvrit l'Orient de ténèbres, annonça à l'univers la consomma-tion du déicide au Golgotha. Saint Denys l'Aréopagite rappelle lui-même cette circonstance à saint Polycarpe. « Apollophane, dit-il, nie la réalité du miracle obtenu par Ézéchias, quand l'ombre rétrograda de dix degrés, sous les yeux de ce prince. Cependant il est certain que le souvenir de ce phénomène est consigné en Perse, dans les monuments de la science sacerdotale. Aujourd'hui encore les Mages célèbrent une fête, en mémoire de ce soleil de trois jours. Mais permis à lui de l'ignorer. Demandez-lui pourtant ce qu'il pense de l'éclipse qui se remarqua lorsque le Sauveur était sur la croix. Tous deux nous nous trouvions à Heliopolis; tous deux nous vîmes que la lune était venue inopinément se placer devant le soleil (car ce n'était pas l'époque de sa conjonction), et qu'ensuite, depuis la neuvième heure jusqu'au soir, elle revint miraculeusement en opposition directe avec le soleil. Faites-le encore souvenir de ceci: Il sait que la lune entra en conjonction par le côté de l'orient, et atteignit jusqu'au bord occidental du soleil. Ensuite, au lieu de continuer sa projection commencée, elle rebroussa chemin et ne quitta que le dernier le point de l'astre qu'elle avait voilé le premier. Trouvez occasion de rappeler ces circonstances à Apollophane. S'il le peut, qu'il me convainque de fausseté, moi qui étais à côté de lui et avec lui, quand j'observai, quand j'admirai le phénomène. Lui-même, alors inspiré par je ne sais quel sens prophétique, et comme s'il eût eu l'instinct de ce qui se passait, s'écria en me regardant : Mon ami, c'est une révolution dans les choses divines ! Voilà ce que vous pouvez lui dire, en suppléant d'ailleurs à tout ce que j'omets. C'est assez pour une épître, et vous êtes plus qu'un autre capable d'amener à Dieu en toute perfection cet homme qui ne manque certes pas de philosophie, et qui peut-être jugera convenable d'apprendre humblement la véritable et sublime philosophie de notre religion 1. » De retour  à  Athènes, Denys vit s'ouvrir devant son mérite la

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1. S. Dionys. Areopag., Epist. ad Polycarp.

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carrière des charges publiques. L'élection de ses concitoyens dut l'appeler d'abord à la dignité d'archonte. On sait en effet que, d'après la constitution grecque, il fallait avoir, passé par ce degré de la hiérarchie civile pour siéger au sein de l'Aréopage. La lumière de la foi vint éclairer Denys, dans ce tribunal qui avait jadis condamné Socrate et qui renvoyait saint Paul au lendemain. Les souvenirs d'Héliopolis durent aider au triomphe de l'Apôtre et ébranler l'âme de l'Aréopagite. Quoi qu'il en soit, Denys approchait alors de sa quarantième année. La seconde part de sa vie allait être exclusivement employée au service du Dieu inconnu qu'il n'avait fait que soupçonner sur la terre d'Egypte, et qui venait le chercher au milieu de sa patrie. Nous avons cité précédemment les détails fournis par l'Aréopagite sur la mort de la sainte Vierge, dont il fut le témoin oculaire1. C'est probablement à ce voyage en Palestine qu'il faut rapporter son entrevue avec Carpus, le disciple fidèle à qui saint Paul avait laissé ses livres et son manteau2. « A mon passage en Crète, dit l'Aréopagite, je reçus l'hospitalité chez Carpus, personnage éminemment versé dans les contemplations divines, auxquelles l'extrême pureté de son esprit le rendait propre. Il n'abordait jamais la célébration des saints mystères, sans qu'auparavant, dans ses prières préparatoires, il ne fût consolé par quelque douce vision. Il me racontait qu'un jour il conçut une tristesse profonde, parce qu'un infidèle avait ravi à l'Église et ramené au paganisme un nouveau chrétien dans le temps même des pieuses fêtes de son baptême. Au lieu de prier avec amour pour tous les deux et d'implorer la grâce du Sauveur, dans le dessein de convertir le païen et de vaincre l'apostat par la mansuétude, Carpus se laissa entraîner, contre son habitude, à des sentiments de violente indignation. C'était le soir, il se couche et s'endort dans ces pensées de haine. Il avait coutume d'interrompre son repos et de s'éveiller dans la nuit pour la prière. L'heure venue, après un sommeil pénible et entrecoupé, il se lève plein de

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1 Cf. pag. 20 de ce volume. — a Penulam quam reliqui Troade apud Carpum, veniens affer tecum, et libros, maxime autem membranas. (II Timoth., iv, 13.)

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trouble. Pourquoi, disait-il, les impies qui traversent les voies du Seigueur vivent-ils plus longtemps? Et il demandait à Dieu de fou-droyer les deux pécheurs. A ces mots, il crut voir la maison s'ébranler et se diviser dans toute sa hauteur. Devant lui se dressait une flamme, d'un éclat immense, qui, du haut des cieux, à travers le faîte déchiré, semblait descendre jusqu'à ses pieds. Dans la profondeur du firmament apparaissait l'Homme-Dieu, environné de la multitude des anges. Abaissant ses regards, Carpus voit au-dessous du sol bouleversé un vaste et ténébreux abîme. Les deux pécheurs qu'il avait maudits se tenaient sur le bord du précipice, épouvantés, se soutenant à peine. Du fond du gouffre, des serpents rampaient vers eux, s'enlaçaient autour de leurs membres, cherchant à les renverser dans l'abîme. Des hommes se joignaient à cette troupe infernale pour assaillir le couple infor-tuné. Carpus suivait, d'un œil impatient, cette lutte émouvante. Le moment vint où les deux pécheurs semblaient près de périr, moitié de plein gré, moitié de force, contraints tout à la fois et séduits par le mal. Mais le Sauveur, se levant de son trône, descendit vers les malheureux, pour leur tendre une main secourable. Les anges leur vinrent en aide et les soutenaient. Le Seigneur dit alors à Carpus: Lève la main et frappe-moi désormais, car je suis prêt à mourir encore une fois pour le salut de ces hommes, et cela me serait doux si l'on pouvait me crucifier sans crime ! — Tel est,  ajoute l’Aréopagite, le récit que m'a fait Carpus, et j'y crois volontiers1. » Il y a dans cette vision comme un air de parenté avec celles d’Hermas. Au point de vue pratique, elle paraît avoir fait une profonde impression sur saint Denys, qui insinue, à chaque page de ses œuvres, la nécessité de la mansuétude et de la charité, au milieu même des luttes les plus ardentes contre les ennemis de la foi. Dans une Épître adressée au prêtre Sosipater, le même dont saint Paul inscrit le nom comme celui d'un de ses proches2, il s'exprime ainsi : « Ne regardez point comme une vic-

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1. S. Dionys. Areop., Epist. vin, ad Demophilum.— *Salutat vos Timotheus adjutor meut, et Luchis et Jason et Sosipater, cognati mei. (Rom., xvi, 21.)

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toire les invectives contre un culte, ou une opinion, qui ne semble pas légitime. Tout n'est pas fini pour Sosipater, quand il a judi-cieusement réfuté ses ennemis. Si vous m'en croyez, cessez une polémique stérile contre l'erreur et établissez si bien la vérité que les raisons dont vous l'appuierez soient complètement irréfutables 1. »

 

77. On aura sans doute remarqué que la plupart des personnages avec lesquels saint Denys entretenait un commerce épistolaire, appartiennent notoirement au siècle apostolique. Sur les dix lettres du grand Docteur arrivées jusqu'à nous, deux seule-ment portent une suscription qui nous soit inconnue : celles au diacre Dorothée et au thérapeute, ou moine, Démophile. Mais l'ex-pression même de thérapeute employée par saint Denys, comme elle l'avait été par Philon, et tombée en désuétude dès le second siècle, vaut à elle seule une date. Le protestantisme s'indigne quand on lui parle de l'existence d'une institution monacale, ou cénobitique, au premier siècle de l'Église ; mais qu'il efface donc de l'Évangile les conseils donnés par Notre-Seigneur aux âmes appelées à une vie plus parfaite3 ; qu'il supprime les paroles si explicites de saint Paul à ce sujet4; qu'il fasse disparaître le traité de Philon sur la Vie contemplative5, et les témoignages formels d'Eusèbe 6 et de saint Jérôme 7 qui voient dans les thérapeutes de Philon des moines chrétiens formés par saint Marc à cette exemplaire piété; enfin qu'il anéantisse les deux épîtres adressées par saint Clément aux vierges 8. L'histoire du premier siècle est catholique, quoi que puisse faire le protestantisme ; à mesure qu'on étudie les monuments de cet âge, on reste convaincu

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1  S. Dionys. Areopag., Epist. vi, ad Sosipatrum.

2.  Les dix lettres de saint Denys l'Aréopagite sont adressées, quatre au thérapeute Caïus, le même dont saint Paul fait mention à deux reprises (Rom., xvi, 23; I Cor., i, 14), et les autres au diacre Dorothée, au prêtre Sosipater, à Polycarpe évêque, au thérapeute Démophile, à l'évêque Titus, et à Jean l'évangéliste.

3.  Matth., xix, 21, —4. I Cor., vil, 32. —5. Phil., De vitâ contemplative, initio.

6. Euseb., Rist. eccles., lib. II, cap. xvn. — 7. S. Hierorym., de Scriptor eccles. —8. Cf. numéros 60-62 de ce présent chapitre.

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de leur conformité avec la foi que professe aujourd'hui l'Église. Tout, jusqu'aux expressions mêmes,  se correspond trait pour trait. Le lecteur n'a peut-être pas oublié la singulière interprétation donnée récemment par le rationalisme aux Logia de saint Matthieu 1. Nous rencontrons sous la plume de saint Denys l'Aréopagite la véritable signification de ce terme qui a si malencon-treusement dérouté la philologie officielle. Tous les auteurs de l'Ancien et du Nouveau Testament sont appelés par saint Denys du nom éminemment significatif de Théologues, «porteurs de la parole divine. » Le disciple de Platon, converti par saint Paul, avait tellement compris l'excellence de la révélation chrétienne et sa supériorité sur toutes les philosophies inventées par les hommes, qu'il la nomme constamment Théologie, «révélation du Verbe de Dieu. » La grande et divine nouvelle de l'Évangile, répandue tout à coup sur le monde, y faisait éclore des noms nouveaux. Le vocabulaire humain s'élargissait pour exprimer les réalités de l'ordre surnaturel. Quand saint Denys adresse  une  épître à l'auguste exilé de Pathmos, il y trace cette suscription : « A Jean, théologue, apôtre, évangéliste 2. » La Bible tout entière, sous la plume de l'Aréopagite, s'appelle la «Théologie.» Saint Denys parle comme son contemporain, saint Papias3. Ces termes, nouveaux alors, se présentaient, comme par la force des choses, à toutes les intelligences illuminées par la foi. L'invasion des clartés divines sur la terre constituait la théologie, et ce mot que les critiques superficiels prenaient pour un anachronisme, devient au contraire, dans le sens où l'employait saint Denys l'Aréopagite, une preuve irrécusable d'authenticité. Il faut en dire autant du terme de «  hiérarchie, » emprunté par l'illustre docteur à l'idiome usité dans les temples de la Grèce, et mis au service de la vérité évangélique. C'est le christianisme qui a formé notre langue, comme il a formé nos moeurs. A leur insu, les rationalistes modernes ne vivent intellectuellement et moralement que des idées importées par le

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1. Cf. tom. IV de cette Histoire, pag. 227-235. — 2. S. Dionys. Areop., Epist.X.

— 3Cf. tom. IV de cette Histoire, pag. 233.

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christianisme dans nos civilisations. Selon sa valeur étymologique, la hiérarchie est la subordination des choses sacrées. Aujourd'hui ce terme est employé, sans être compris de ceux même qui en font le plus d'usage, pour désigner les divers échelons de l'autorité politique, civile et militaire. Et plût à Dieu que l'idée qu'il représente se fût conservée simultanément avec lui ! Mais l'infirmité de l'esprit humain est telle que les signes finissent par faire disparaître le souvenir de la chose signifiée, et que les mots eux-mêmes effacent la vraie notion des idées qu'ils représentent. Dans le sens que saint Denys l'Aréopagite donnait à l'expression de «hiérarchie » se trouvait implicitement formulée la doctrine de saint Paul : « Toute autorité émane de Dieu1. »

 

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