Grégoire VII 55

Darras tome 22 p. 304

 

42. Il fallut une année presque entière pour que cette plainte éloquente des Saxons parvint à Grégoire VII. Ce fut seulement la 30 décembre 1078, après un nouveau synode romain tenu à cette époque, que le grand pape put y répondre dans une lettre pontificale adressée au duc Welf de Bavière. La justification de ses actes n'était pas difficile à présenter2. « Si au lieu de vous placer au point de vue exclusif du patriotisme local, dit-il, vous envisagiez la question par rapport aux devoirs du ministère apostolique obligé d'embrasser tout l'ensemble et de procurer le salut commun, loin de murmurer contre notre conduite, vous reconnaîtriez qu'avec la grâce de Dieu et par les mérites du bienheureux apôtre Pierre nous ne nous sommes en rien écarté des règles canoniques. Examinez attentivement les actes et les décrets du synode romain présidé par nous durant le carême dernier, et vous aurez une juste idée de ce que peut faire en ce moment le saint-siége. Ce ne sont point des murmures centre nous qu'il vous faut produire, rendez grâces au contraire au Dieu

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1.         Bruno MagUeburg, col.5G2-564. 2. Cf. n° 5 de ce présent chapitre.

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p305 III.   —  CORRESPONDANCE  PONTIFICALE.

 

tout-puissant et au prince des apôtres et comptez que vous verrez luire des jours meilleurs. Croyez-moi, frères bien-aimés, ceux qui s'appuient sur l'injustice et le mensonge, outrageant l'innocence et la simplicité des fidèles, seront en définitive vaincus et anéan- tis; le glaive du bienheureux Pierre les dévorera. Vos députés pourront, à défaut de nos lettres si celles-ci ne vous sont point parvenues, vous apprendre en détail tout ce qui a été fait au synode du carême et à celui du mois de novembre. Restez donc fermes dans la justice et confiants dans le secours du bienheureux Pierre, fortifiez-vous dans le Seigneur, qui vous donnera enfin la paix et la victoire pourvu que vous le serviez avec fidélité et persévérance. Que ce Dieu tout-puissant, par les mérites de la bienheureuse Marie reine des cieux, par l'autorité du bienheureux Pierre prince des apôtres, autorité qu'il a daigné confier à moi indigne, vous accorde à vous et à tous vos compagnons, défenseurs de la justice et des droits du saint-siége, l'absolution de vos péchés et la grâce qui vous conduira à l'éternelle vie1. » Telle était, non pas « mystérieuse ni trop subtile pour être comprise des esprits vulgaires, » comme s'en plaignaient les Saxons, la politique vraiment apostolique de Grégoire VII. Le but qu'elle poursuivait était la pacification générale de l'Allemagne et de l'Italie, la reconstitution de l'empire dans l'unité sous le sceptre d'un prince chrétien, pour arriver à la réforme disciplinaire de l'Église et à la prospérité des États européens ; grande et majestueuse idée dont l'élection de Rodolphe avait plutôt compromis que favorisé la réalisation. Dans une encyclique à toute l'Allemagne datée du 1er juin 1078 le pontife s'en était exprimé avec une vive émotion. « Les ennemis de Dieu, les fils de Satan, disait-il, redoublent d'efforts pour empêcher l'intervention de l'autorité apostolique et la tenue d'une diète générale. Pour la satisfaction d'un orgueil insensé et de cupidités honteuses ils achèvent la désolation du royaume et veulent anéantir la religion chrétienne. Frères bien-aimés, opposez-leur une résistance invincible, mon appui ne vous

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1. Greg. Vil. Epist. xiv, lib. VI, col. 525.

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p306 PONTIFICAT DE  GRÉGOIRE VII  (1073-10S5).

 

fera point défaut dans cette lutte, le monde entier ne me fera point dévier du chemin de la justice et je souffrirais mille morts plutôt que de vous abandonner à l'heure du péril. Ne croyez donc point aux artisans de mensonge qui répandent parmi vous des lettres apocryphes ou des récits calomnieux. La crainte de Dieu et la pensée de ses jugements inspirent seuls mes actes ; les honneurs et les pompes de ce monde ne sont rien pour moi, ou plutôt mon unique désir, en présence de tant d'afflictions, est d'en être bientôt débarrassé pour jouir des consolations éternelles 1

 

43. Ces aspirations d'une âme dégoûtée des choses de la terre et ne se complaisant que dans les entretiens célestes se font jour dans une lettre écrite par Grégoire VII au saint abbé de Cluny le 7 mai précédent. « Priez le Seigneur, implorez sa miséricorde, dit-il, afin que sa main nous dirige dans cette grande tempête et nous conduise au port du salut. Tant d'angoisses nous pressent, tant de labeurs nous accablent que ceux qui m'entourent ne peuvent plus les supporter, pas même les regarder. Bien que la trompette céleste nous crie que chacun sera récompensé selon son travail, bien que le saint roi David nous dise : « Selon la multitude des douleurs qui percent mon âme, vos consolations, ô mon Dieu, ont réjoui mon cœur2, » souvent je prends la vie en dégoût, je désire la mort. Toutefois quand Jésus, le Dieu des pauvres affligés, le doux consolateur, vrai Dieu et vrai homme, me tend la main, il substitue sa joie à ma tristesse et à mes désolations ; mais s'il m'abandonne à moi-même, je retombe dans un trouble inexprimable, car en moi je ne trouve qu'une continuelle mort; c'est en lui que je vis par instants au milieu de mes défaillances. Tout gémissant je lui dis: Si vous aviez imposé un pareil fardeau à Moïse ou à Pierre, ils en eussent été accablés. Qu'est-ce donc de moi qui ne suis rien en comparaison de ces héros de sainteté ? Prenez donc vous-même le pontificat ou rendez-le à Pierre, si vous ne voulez voir ma ruine et celle du pontificat lui-même. Puis je

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1 Greg. VII. Epist. i, lib. VI, col. 809. 2. Psalra. sein, 19.

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p307 CHAP.   III.   CORRESPONDANCE  PONTIFICALE.

 

recours à sa miséricorde et lui redis : « Ayez pitié de moi, Seigneur, car je suis un infirme1.» « Je suis devenu comme un prodige aux yeux des multitudes, parce que vous êtes l'auxiliaire puissant et fort2. » Et j'ajoute: « Le Seigneur notre Dieu est assez puissant pour susciter d'entre les pierres mêmes des fils d'Abraham3. » Saint Hugues était digne de recevoir de pareilles communications ; il savait les goûter et comprendre ce que par une exquise délicatesse le grand pape ne voulait point exprimer. Pour suppléer aux défaillances et aux lassitudes que Grégoire VII signalait dans son entourage, il lui envoya deux fervents moines, dont l'un nommé Pierre devint plus tard abbé du monastère de Cave près de Salerne, l'autre était réservé par la Providence à monter un jour sur le trône de saint Pierre et à réaliser par la première croisade l'une des plus magnifiques idées de Grégoire VII. C'était Odo, né vers l'an 1042 à Châtillon-sur-Marne, et fils du comte de Lagery4. D'abord chanoine puis archidiacre de l'église de Reims,

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12 Psalm. vi, 3.

2.Psalm. lxx, 7.

3.Math, m, 8. Greg. VII, Epist. xxi, lib. V, col. 506.

4. M. Adrien de Brimont dans une savante monographie intitulée Urbain II et son siècle s'efforce de rattacher l'origine du prieur de Cluny qui devint Urbain II à l'illustre famille française des Châtillon. Déjà cette opinion avait été soutenue par André Duchesne et Onofrio Panvini. Mais elle ne paraît pas confirmée par les témoignages des écrivains antérieurs. On sait qu'Albéric de Trois-Fontaines moine de l'abbaye cistercienne de ce nom au diocèse de Châlôns-sur-Marne écrivit vers l'an 1240 une chronique générale depuis la création du monde jusqu'en 1126. Cet ouvrage n'a jamais été intégralement publié; on n'en connaissait que des fragments relevés par Vossius et par Leibnitz sur le seul manuscrit connu, lequel se trouvait au dernier siècle dans la bibliothèque du monastère de Saint-Gall. Or, en ces dernières années, M. E. de Barthélémy a retrouvé dans la bibliothèque Richelieu de Paris (fonds latin, n° 4896, fol. 138, 2e col.) le texte exact d'Albéric de Trois-Fontaines relatif à l'origine d'Urbain II. Ce texte que nous devons à l'amitié du noble érudit nous paraît trancher la question. Odo ex monacho cluni acensiepiscopus OstiensiSjContra imperatorem et Guibertum fit papa, etVrbanus secun-dus nominatur. Natusde Castellione super Maternam, filius DominideLageri, habitit fratrem Josfredum cui dédit corporale pro reliquns, quo vilipendente corporale incidit etsanguis inde exivit qui adhuc reservatur apud Lageri. Habuit etiam alium fratrem Radulfum, patrem Gerardi, cujus filius aller Gerardus genuit Odonem patrem Egidii de Lageri monachi Remensis.

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p308 PONTIFICAT  DE   GRÉGOIRE   VII  (1073-1085).

 

il avait embrassé la vie monastique à Cluny où son mérite le fit bientôt remarquer de saint Hugues qui lui confia les fonctions de prieur. Un pareil auxiliaire fut apprécié par Grégoire VII. Au moment où Odo arrivait à Rome le cardinal Gérald d'Ostie, ce confesseur de la foi qui l’année précédente avait été emprisonné par Henri IV, couronnait une vie pleine de saintes œuvres par une mort précieuse aux yeux de Dieu. Les schismatiques lombards s'empressèrent de mander cette nouvelle en Allemagne et voulaient faire donner par Henri l'investiture du siège vacant à un de leurs complices nommé Jean déjà évêque de Porto, intrigant et vil personnage qui rachetait à leurs yeux la bassesse de son caractère par une haine contre le pape poussée jusqu'à la démence. Ce misérable allait partout répandant le bruit que Grégoire VII avait pour quelque opération magique jeté dans un brasier ardent une hostie consacrée1. Le siège cardinalice d'Ostie déjà illustré par saint Pierre Damien fut canoniquement donné par le pape à l'humble prieur de Cluny. Odo se vit dès lors en butte à toutes les calomnies des schismatiques qui le surnommèrent « le valet de pied de Grégoire VII, » pedissequus Gregorii2.

 

44. L'histoire a transformé cette injure en un titre de gloire immortelle. Le cardinal français qui devait être Urbain II était digne d'entrer dans l'intimité du grand pape. Il put à loisir, comme saint Anselme de Lucques, pénétrer dans les secrets de la piété et de la vie contemplative de l'illustre pontife. Voici une lettre de Grégoire VII négligée jusqu'ici par les divers historiens, et qui nous semble un chef-d'œuvre de direction et de spiritualité. Elle ne porte point de date, le nom même de la personne royale à qui elle est adressée ne saurait nous être connu que par conjecture. La

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1 Voici en quels termes le pamphlétaire Benno raconte cette fable. Joannes episcapus PortuensU oscendit in ambonem beati Pétri, et inter rnulla audiente clero et populo ait: i Taie quid fecit Hildebrandus et nos, vnde deberemus vivi incendi, > significans de sacramento corporis Domini quod Hildebrandus responsa divina qusrens contra imperatorem fertur injechse igni, contradicentibus cardi-na/ibus guiassistebant. (Benno, ap. Ortwin. fol. XL, recto.) 2. Ibid. fol. xli, verso.

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p309 CHAP.   III.   —  CORRESPONDANCE   PONTIFICALE.

 

suscription en est ainsi conçue : « Grégoire évêque, serviteur des serviteurs de Dieu à A... notre très-chère fille en Jésus-Christ, salut et bénédiction apostolique. » La seule reine, car c'est à une reine que cette lettre est adressée, dont le nom parmi les diverses princesses alors régnant en Europe commençât par un A, était Adélaïde femme de Rodolphe. Il y a donc tout lieu de croire que cette lettre lui était destinée, et comme Adélaïde mourut en 1080, la date de la lettre doit se rapprocher beaucoup de l'année 1078. Quoi qu'il en soit en voici la teneur. « Dans votre amour pour le bienheureux Pierre prince des apôtres vous nous priez d'adresser à votre excellence une lettre écrite de notre main; nous accueillons de grand cœur ce vœu de votre piété, et nous vous invitons à élever votre âme jusqu'au mépris des choses terrestres et transitoires pour aspirer uniquement aux biens célestes et éternels. Gravez dans votre cœur cette pensée que la Reine très-haute du ciel, celle que la foi nous montre exaltée au-dessus de tous les chœurs des anges, le modèle et la gloire de toutes les femmes, le salut et la splendeur de tous les saints, le chef et la vie de tous les bons puisque par un privilège incommunicable, vierge et mère, elle a enfanté le Dieu homme, ne dédaigna point sur la terre de mener une vie pauvre et de s'entourer de la sainte humilité comme d'une gardienne. Plus on recherche l'éclat de la vie présente, moins on aspire au bonheur futur. Celle-là est vraiment reine devant Dieu, qui règle sa conduite dans la crainte et l'amour du Christ. Voilà pourquoi les saintes femmes de l'Évangile, lesquelles furent obscures et pauvres en cette vie, sont aujourd'hui glorifiées sur la terre et au ciel, tandis que grand nombre de reines ou d'impératrices n'ont laissé d'elles aucune mémoire ni devant Dieu ni devant les hommes. Nous vous prions donc d'user de toute votre influence pour maintenir le cœur du roi votre époux et notre très-cher fils dans les sentiments de crainte et d'amour de Dieu ; servez la sainte Eglise dans toute la mesure de votre pouvoir, défendez les pauvres, les orphelins, les veuves et tous les opprimés, respectez les clercs et les moines dignes de leur vocation, ayez sans cesse sous les yeux la pensée des fins dernières pour éviter

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p310 PONTIFICAT  DE   GRÉGOIRE VII  (1073-1085).

 

les pièges de la vanité et de la présomption. Soyez assidue aux devoirs de l'aumône et de la prière, accueillez de grand cœur les observations et méditez ces paroles de l'Écriture : « Plus vous êtes grand, plus il convient de vous montrer humble1. » «Quiconque s'exalte sera humilié et quiconque s'humilie sera exalté2. » Que le Dieu de toute-puissance et de toute miséricorde, par les mérites de la bienheureuse vierge Marie et par l'autorité qu'il a confiée au bienheureux Pierre prince des apôtres, vous absolve de tous vos péchés, garde votre âme, la remplisse de la vraie charité et la conduise à la vie éternelle3. »


§ VIII. Événements militaires de l'an 1078.


45. Pendant qu'il tenait ce langage de la piété et de la foi chrétienne à une reine digne de l'entendre, Grégoire était contraint de recourir à d'autres armes pour réprimer les invasions de Robert Guiscard dont les postes avancés campaient déjà sous les murs de Rome. L'ambition du chef normand grandissait avec le succès. « Il avait, disent les chroniqueurs, la fièvre de conquêtes. » Les principautés d'Amalfl et de Salerne dont il venait de compléter l'annexion le mirent en goût de pousser ses exploits jusqu'à la ville éternelle. Il affectait pour le moment de servir la cause du roi de Germanie Henri IV et de lui prêter son concours dans sa lutte contre le pontife. Ainsi par-dessus les Alpes et les Apennins deux tyrannies également redoutables se tendaient la main et menaçaient de renverser le trône apostolique. Grégoire VII se porta aussitôt en Apulie avec toutes les forces auxiliaires que put lui fournir le dévouement de la comtesse Mathilde et des fidèles romains. Le 1er juin il était à Capoue4 ; son arrivée soudaine arrêta

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1. Eccli. 111,20.

2. Luc. XIV, il.

3.Greg. VII, Epist. xxn, lib. VIII, col. 603.

4.Cf. Regest. Epist.l, lib. VI, col. 50<J.

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p311 CHAP.   III.  — ÉVÉNEMENTS  MILITAIRES  DE  L'AN   1078.

 

la marche victorieuse des Normands et sauva la ville de Naples que Robert Guiscard assiégeait alors. Des négociations s'ouvrirent entre le pape et lui par l'entremise du vénérable Desiderius abbé du Mont-Cassin. Nous n'en connaissons pas le détail, mais elles durent être laborieuses si l'on en juge par la durée de l'expédition qui se prolongea jusqu'à la fin de l'automne et ne permit à Grégoire VII de rentrer à Rome que dans les derniers jours du mois d'octobre 1078 1. Ce fut au Mont-Cassin que la paix ou plutôt la trêve fut jurée par Robert Guiscard, lequel fit en cette occasion de magnifiques présents à l'abbaye2.

 

46. De retour à Rome les nouvelles que Grégoire VII reçut d'Allemagne étaient loin de répondre à ses vues de pacification générale. Tous les efforts des nonces et ceux de l'archevêque de Trêves Udo avaient échoué contre la mauvaise foi de Henri. Une tentative de conférence à Fritzlar entre les députés saxons et les autres seigneurs de Germanie n'aboutit qu'à une déception nouvelle. Henri défendit à ses partisans d'y comparaître (mai 1078). Sans nul égard pour la trêve réciproquement convenue jusqu'à la tenue d'une diète générale, il lança de nouveau ses hordes dévastatrices dans les provinces de Bavière, de Franconie et de Souabe. Le courageux Hérimann évêque de Metz avec- une députation des seigneurs lorrains étant venu protester contre ces actes de barbarie faillit payer de la tête sa noble démarche. Henri le poursuivit jusqu'à Metz dont il le chassa. En passant à Strasbourg il installa contre le vœu du clergé et du peuple son chapelain Thiébald prévôt de la cathédrale de Constance sur le siège vacant depuis la mort du simoniaque Werner3. Le jour de la Pentecôte (27 mai) il rentrait à Ratisbonne avec une puissante armée, dans l'intention

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1. Cf. Epist. v, lib. VI, col. 514.

2.Cf. Tostij Storia di Monte-Cassine, tom. I, p. 314. Le docte historien ne parait pas avoir connu la présence de Grégoire VIl en personne sur le théâtre des négociations. Il ne parle que de l'intervention de l'abbé Desiderius. Cependant le Regestum de Grégoire VII et les lettres datées de Capoue, de San-Germano, d'Aquapendente et de Sutri durant cette période attestent la réalité du voyage fait par le pontife.

3.Cf. n» 19 de se présent chapitre.

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p312 PONTIFICAT  DE  GRÉGOIRE VII (1073-10H5).

 

de passer en Saxe et de surprendre Rodolphe par une attaque imprévue. Mais le roi saxon avait pris des mesures de défense. Il était à Goslar entouré des vaillants soldats de la Saxe et de la Thuringe et se tenait prêt à toute éventualité. II avait reçu des envoyés du roi de Hongrie, des provinces de Flandre et de Lorraine, qui lui promettaient secours au nom de Dieu et de saint Pierre. Il lui vint même des ambassades de France et d'Angleterre. Ces témoignages de sympathie donnés à Rodolphe indiquaient un mouvement prononcé de l'opinion européenne contre la tyrannie de son rival. Au lieu de surprendre son ennemi, comme il l'avait espéré, Henri le trouva fortement campé dans la plaine de Melrichstadt en Franconie sur les bords de la Strewe. Etonné d'une rencontre qui déjouait ses plans de campagne, il eut recours à l'une de ses ruses habituelles et envoya des émissaires porter à Rodolphe des propositions d'accommodement. L'arrivée de ces pacifiques ambassadeurs au camp saxon fut suivie d'une conférence à laquelle prirent part les principaux chefs de l'armée, pendant que les soldats restaient sans défiance sous les tentes. Soudain Henri IV levant ses bannières se rua avec toute son armée sur les retranchements ennemis. Rodolphe s'élança à cheval et forma brusquement son ordre de bataille dont les deux ailes furent commandées par le duc Otto de Nordheim et le préfet du palais Frédéric. « La lutte fut acharnée et offrit des péripéties nombreuses, dit le chroniqueur saxon Bruno. Ici les nôtres étaient victorieux, là ils prenaient la fuite. Les premiers qui dans nos rangs lâchèrent pied furent les deux évêques homonymes de Magdebourg et de Mersebourg l'un et l'autre appelés Werner. Leur place n'était point sur un champ de bataille, leur sort fut différent dans cette commune disgrâce, le premier fut traîtreusement mis à mort par des paysans de la contrée, le second réussit à s'échapper sain et sauf. Le cardinal Bernard légat du saint-siége, l'archevêque Sigefrid de Mayence, l'évêque de Worms Adalbert furent un instant faits prisonniers. La panique causée par ces incidents fut telle qu'il se produisit une véritable débandade. Mais Rodolphe rétablit bientôt le combat et la mêlée  devint terrible.

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p313 CIIAP.   III.   —   ÉVÉNEMENTS  MILITAIRES   DE  L*AN   107S.

 

L'un des nôtres croyant s'adresser à un ami criait à un soldat germain notre mot de ralliement « saint Pierre ! saint Pierre ! » L'Allemand leva son sabre et le brandit sur la tête du Saxon en disant : « Voilà le présent que te fait ton Pierre. » Mais d'un revers le Saxon parant le coup fendit en deux le crâne de l'ennemi en criant : « Et toi, reçois ce don de la part de ton Henri, le fou furieux 1! » Enfin après des prodiges de valeur et toute une journée d'héroïques efforts la victoire se prononça en faveur des Saxons. Henri donna le premier le signal de la fuite et ne s'arrêta qu'à Wurtzbourg dont les solides remparts lui offraient un refuge assuré. Il avait laissé près de cinq mille morts dans la plaine de Melrichstadt et parmi eux son conseiller fidèle Ebérard de Nellembourg, le principal agent de toutes ses trahisons. (7 août 1078.)

 

   47. Le soir même de la bataille, dans un conseil de guerre où assistaient tous les chefs saxons, Rodolphe leur proposa de poursuivre leur victoire et d'en finir avec l'ennemi de la patrie. « Mais, dit Berthold, c'était une loi chez les Saxons, qu'une victoire devait toujours être suivie d'un glorieux repos 2. » Ils refusèrent d'aller plus loin et retournèrent dans leurs foyers, ramenant en triomphe le légat apostolique et les évêques qu'ils avaient arrachés à leur courte captivité. Henri sut profiter du répit qui lui était laissé si impolitiquement. « A cette nouvelle inespérée, reprend Berthold, il se hâta de rallier sous ses drapeaux les fuyards de Melrichstadt et passant en Bavière, où l'on n'avait pas encore eu le temps d'apprendre sa défaite, il se présenta partout comme venant d'exterminer l'armée saxonne et d'abattre pour jamais l'insolence de Rodolphe. Des courriers chargés d'annoncer cet impudent mensonge partirent aussitôt pour la Lombardie et pour Rome. Les lettres dont ils étaient porteurs pour le seigneur pape causèrent à celui-ci une cruelle surprise ; mais il ne tarda point à savoir la

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1.Brun. Magdeburg. Bell. Saxonic, col. 556.

2. Jure legum suarum ne ipsis in betlo victoribus progrediendum es.iet ulterius. in Saxonium suam cum tripudio grandi triumpliatore.s remeahnnt.

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p514 PONTIFICAT  DE  GRÉGOIRE VII  (1073-1085).

 

vérité de la bouche du vénérable Bernard abbé de Saint-Victor, lequel, grâce à la généreuse intervention de Hugues de Cluny, venait enfin de sortir des prisons de Lintzbourg. Ce légat apostolique avait su par les chefs allemands tout le détail de l'expédition et il déjoua près de Grégoire VII la nouvelle imposture de Henri 1. » Cependant le roi parjure soutenait au sein même de la Germanie ce rôle de prétendu vainqueur. Dans une diète tenue à Regensbourg, vers les premiers jours du mois d'octobre, il donna hautement l'assurance que les Saxons étaient si fort affaiblis par le dernier combat, qu'il n'y aurait plus chez eux assez de bras pour la culture des champs. Il faisait appel à quiconque désirait des terres fertiles, promettant d'en distribuer à qui en demanderait. Il poussa la comédie jusqu'à recevoir en présence de la diète de prétendus envoyés d'Otto de Nordheim et du duc Hermann, déclarant que ceux-ci restés seuls d'hommes libres dans la Saxe, les autres ayant péri à Melrichstadt, se repentaient d'avoir voulu résister à la puissance royale, qu'ils attendaient humblement l'arrivée de Henri et lui demandaient des hommes pour labourer leurs terres désertes 2. « On s'étonne, dit M. Villemain, qu'un stratagème si grossier ait été essayé ou qu'il ait pu tromper les sujets mêmes de Henri3. » C'est moins la grossièreté du stratagème qui devrait étonner ici un historien impartial que l'insigne mauvaise foi et l'impudence de Henri. « Quoi qu'il en soit, disent les chroniqueurs, ses promesses enflammèrent la cupidité d'une multitude d'aventuriers accourus de la Bohême, de la Bourgogne et de l'Alsace. On ne se mettait point assez vite en marche au gré de leur impatience, ils avaient hâte de partir pour la Saxe afin que l'armée étant moins nombreuse les lots de terre à partager fussent plus considérables. Henri s'avança donc promptement à leur tête jusqu'à la forêt qui sépare la Thuringe de la Germanie; mais là ils apprirent par leurs coureurs que l'armée saxonne,  campée de

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1. Berthold. Constant. Annal, col. 419.

2. Bruno Magdeburg. Bell. Saxon., col. 558.

3. Villemain, Hist. de Greg. VU, tom. II, p. 215.

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p315 CHAP.   III.  —  ÉVÉNEMENTS  MILITAIRES DE  LAN   IU75.

 

l'autre côté des bois, était plus nombreuse que jamais. Soixante mille hommes s'y trouvaient en armes, résolus à mourir pour la défense de leur territoire. Henri n'osa point se mesurer avec eux. Il fit faire volte face à ses hordes de pillards et leur donna la Souabe à saccager 1»

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