La Cité de Dieu 52

tome 24 p. 170

 

CHAPITRE XI.

 

Peut‑on être à la fois mort et vivant?

 

1. S'il est absurde de dire qu'un homme soit dans la mort avant la venue de la mort; (car en terminant sa vie, de quelle mort approche-t‑il s'il est déjà dans la mort?) comme surtout il serait fort extraordinaire d'affirmer qu'il est

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en même temps vivant et mourant, puisqu'il ne peut en même temps veiller et dormir, je demande quand il sera mourant? Car, avant sa mort, il n'est pas mourant, mais vivant : et quand la mort sera venue, il ne sera pas mourant, mais mort. Ces deux situations sont très distinctes, l'une avant la mort, l'autre après. Quand donc sera‑t‑il dans la mort? (car alors il est mourant) et de même que nous admettons trois temps, avant la mort, dans la mort, après la mort, il faut aussi trois états qui y correspondent vivant, mourant et mort. Quand donc un homme sera‑t‑il mourant, c'est‑à‑dire dans la mort; non pas vivant, ce qui serait avant la mort; non pas mort, ce qui voudrait dire après la mort; mais mourant ou dans la mort? Cette situation n'est pas facile à déterminer. Car tant que l'âme est unie au corps, surtout si le sentiment se manifeste encore, l'homme qui est àme et corps, vit certainement et par conséquent il faut dire qu'il est avant la mort et non dans la mort : mais quand l'âme aura quitté le corps, lui enlevant tout sentiment, il est clair que l'homme sera après la mort et on dira qu'il est mort. Il succombe entre ces deux moments, mais comment peut‑il être mourant ou dans la mort? S'il vit encore, il est avant la mort; s'il a cessé de vivre, il est déjà après la mort. Il m'échappe donc comme mourant, c'est‑à‑dire dans la mort. Ainsi dans le cours du temps on cherche le présent, sans pouvair le trouver, car le passage du futur au passé n'a point d'espace. D'après ce raisonnement ne pourrait-on pas dire qu'il n'y a point de mort du corps, car s'il y en a une, quand donc est‑elle, puisqu'elle n'est en personne et que personne n'est en elle? En effet, si on vit, elle n'est pas encore, car c'est avant la mort et alors on n'est pas dans la mort : si on a cessé de vivre, elle n'est plus; on est après la mort, on n'est plus dans la mort. Cependant, si, avant ou après, il n'y a point de mort, que signifient ces paroles avant la mort, ou après la mort? N'est‑ce pas en vain qu'on les prononce s'il n'y a point de mort? Et plût à Dieu que nous eussions si bien vécu dans le paradis, qu'en effet il n'y eût point de mort ! Malheureux que nous sommes, elle existe non‑seulement à présent, mais elle est si nuisible que les mots manquent pour l'expliquer et les moyens pour s'en garantir

 

2. Parlons donc selon l’usage, nous ne saurions d'ailleurs faire autrement, sans manquer à notre devoir : disons avant la mort, avant que la mort arrive, selon ce qui est écrit : « Ne louez personne avant sa mort : » (Eccli. xi, 30.) Disons aussi quand elle est arrivée : après

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la mort de tel ou tel, telle ou telle chose s'est faite. Disons encore, autant qu'il est possible, du temps présent : en mourant, un tel a fait son testament; en mourant il a laissé à tels et tels, telle et telle chose; bien qu'il n'ait pu agir ainsi qu'étant vivant, qu'il l'ait fait avant sa mort et non dans la mort. Parlons aussi, selon le langage de la Sainte‑Écriture qui ne craint pas de dire que les morts sont dans la mort et non après la mort. Car c'est elle qui nous dit : Il n'y a personne dans la mort qui se souvienne de vous. (Ps. vi, 6.) En effet, jusqu’à ce qu'ils revivent il est très‑juste de dire qu'ils sont dans la mort, comme on est dans le sommeil jusqu'au réveil; bien que nous appelions dormant celui qui est livré au sommeil, sans pouvoir appeler mourant celui qui est mort. Car on ne meurt plus de cette mort du corps dont nous parlons, quand l'âme a été une fois séparée du corps. Et c'est pour cela que j'ai dit qu'on ne pouvait trouver de terme pour expliquer comment le mourant peut être appelé vivant, et dire que celui qui est mort, même après la mort, est encore dans la mort. Car comment dire après la mort, s'il est encore dans la mort? Surtout quand nous ne pouvons pas l'appeler mourant, dans le sens où nous appelons dormant, celui qui se repose; languissant, celui qui est dans la langueur; souffrant, celui qui est dans la douleur et vivant celui qui est dans la vie : et tandis que les morts, avant de ressusciter, sont dits être dans la mort, cependant on ne saurait les appeler mourants. Aussi, en dehors du génie humain, mais sans doute par un secret dessein de la Providence, j'imagine que ce n'est pas sans raison que les Grammairiens n'ont pu décliner aussi régulièrement que les autres le verbe latin Moritur. Car d'Oritur, on forme ortus est, qui exprime un temps passé et ainsi des autres verbes qui ont des prétérits passés. Quant à Moritur, si nous demandons le temps passé, on nous répond toujours : Mortuus est, en doublant la lettre u. Ainsi on dit Mortuus, comme Fatuus, Arduus, Conspicuus et d'autres semblables qui n'ont point de passé et se déclinent sans égard au temps, parce qu'ils sont des noms. Pour celui‑ci, au contraire, comme pour décliner ce qui est indéclinable, on change le nom en participe passé. Il est donc arrivé très à propos ici, qu'à l'impossibilité de rendre la signification du mot, s'est jointe l'impossibilité de décliner le verbe lui‑même. Toutefois avec l'aide de la grâce du Rédempteur, nous pouvons du moins décliner la seconde

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mort. Elle est aussi beaucoup plus redoutable et la plus affreuse de toutes les calamités; elle ne consiste plus dans la séparation de l'âme et du corps, mais dans l'union de l'un et de l'autre pour subir les supplices éternels. Là, les hommes ne seront plus avant la mort et après la mort, mais ils seront toujours dans la mort; là, ils ne seront jamais vivants, jamais morts, mais mourants toujours. Il n'y aura point pour l'homme de plus grand malheur dans la mort, que cette mort qui sera immortelle.

 

CHAPITRE XII.

 

De quelle mort Dieu menaça nos premiers parents, s'ils transgressaient son commandement.

 

Lors donc qu'on demande de quelle mort Dieu menaça nos premiers parents, s'ils transgressaient le commandement qu'il leur avait donné, s'ils n'étaient point fidèles à garder l'obéissance: était‑ce de la mort de l'âme ou de celle du corps ou de l'une et de l'autre, ou bien de celle qu'on appelle la seconde mort; il faut répondre : de toutes. La première mort en comprend deux; la seconde les renferme toutes. De même que la terre entière se compose de plusieurs terres et toute l'Église de plusieurs églises, ainsi, toute la mort se compose de toutes les morts. Puisque la première mort en comprend deux, celle de l'âme et celle du corps; pour qu'elle soit la première mort de tout l'homme, ce sera lorsque l'âme sans Dieu et sans corps, subira des peines temporaires; et la seconde mort, lorsque l'âme, sans Dieu, mais avec son corps, sera condamnée à d'éternelles peines. Donc, quand Dieu, au sujet du fruit défendu, dit au premier homme, qu'il avait placé dans le Paradis : « Du jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez de mort; » (Gen. 11, 17) cette menace ne s'appliquait pas seulement à la première partie de la première mort, quand l'âme est séparée de Dieu, ni seulement à la seconde partie, quand le corps est séparé de l'âme; ni même à la première mort toute entière, qui consiste dans le châtiment de l'âme séparée de Dieu et du corps, mais à toutes les morts jusqu'à la dernière, appelée la seconde mort et qui nen a point d'autre après elle.

 

CHAPITRE XIII.

 

Quelle fut la première peine de la désobéissance de nos premiers parents.

 

Aussitôt la désobéissance de nos premiers pa­rents, la grâce de Dieu les abandonna et ils eurent honte de la nudité de leurs corps. (Gen.

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111, 2.) Aussi, dans leur trouble, ils se servent des premières feuilles de figuier qu'ils rencontrent, pour couvrir ces membres, dont ils n'avaient point à rougir auparavant. Dès lors, ils ressentirent dans leur chair coupable un mouvement inconnu de révolte, comme juste châtiment de leur propre désobéissance. L'âme abusant de sa propre liberté, et méprisant le service de son Dieu, se voit méprisée à son tour par le corps, son premier serviteur. Elle avait abandonné volontairement le Seigneur son maîte, elle ne peut plus disposer à son gré de son esclave; sa chair ne lui est plus soumise, comme elle l'eut toujours été, si elle fut demeurée elle‑même soumise à Dieu. Alors la chair commença à convoiter contre l'esprit, (Gal. V, 17.) nous naissons ainsi, tributaires de la mort, portant dans nos membres et dans notre nature corrompue cette guerre intérieure, suite funeste de la première prévarication, et signe de sa victoire sur l'humanité.

 

CHAPITRE XIV.

 

En quel état Dieu avait créé l'homme; comment il en est déchu par sa volonté.

 

Dieu, auteur de la nature et non du vice, a créé l'homme dans la droiture et l'innocence; mais, corrompu par sa propre malice et justement condamné, celui‑ci a transmis à sa race sa dépravation et son châtiment. Car, nous étions tous en lui seul, quand nous étions tous ce seul homme qui tomba dans le péché par la femme, qui avait été tirée de lui avant le péché. La forme spéciale qui constitue notre vie propre, n'était pas encore; mais le germe dont nous devions sortir était déjà, germe à la vérité d'une nature corrompue, engagée dans les liens de la mort et justement condamnée, en sorte que l'homme qui naît de l'homme, ne saurait avoir une autre condition que celle de celui dont il descend. Ainsi, du mauvais usage du libre arbitre, est sortie cette série de calamités qui, par un enchainement de misères, conduit le genre humain, perverti dans son origine et comme vicié dans sa racine, jusqu'à la dernière disgrâce de la seconde mort, jusqu'à cette mort sans fin, dont sont préservés ceux seulement que la grâce de Dieu délivre.

 

CHAPITRE XV.

 

Adam pécheur abandonna Dieu avant d'en être abandonné. La première mort de l'âme consiste dans la séparation de Dieu.

 

   Mais, comme il a été dit : « Vous mourrez de

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mort, » (Gen. 11, 17) et non de morts; si nous voulons entendre seulement la mort de l'âme abandonnée de Dieu qui est sa vie, (bien que l'abandon de Dieu ne soit que la conséquence de son infidélité précédente; car, pour le mal, la volonté de l'homme prévient Dieu, tandis que pour le bien, la volonté du Créateur prévient l'homme, soit qu'il le tire du néant, soit qu'il le retire de l'abîme où il allait périr par sa faute;) si donc, nous ne voulons entendre que cette mort, dans la menace que Dieu fit à l'homme par ces paroles: du jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez de mort; comme s'il eût dit : du jour où vous m'abandonnerez par désobéissance, je vous abandonnerai par justice; certainement, dans cette mort, étaient comprises toutes les autres, qui devaient infailliblement la suivre. Car, dans ce mouvement de révolte qui s'éleva en la chair contre l'âme rebelle et qui les obligea à couvrir leur nudité, (Gen. 111, 7) ils sentirent cette première mort où l'âme se trouve délaissée de Dieu. C'est cette mort que Dieu a voulu désigner, quand il dit à l'homme qui se cachait de frayeur:«Adam, où es‑tu? » (Gen. 111, 9) car Dieu ne cherche pas l'homme, comme s'il ignorait où il est, mais il l'avertit avec reproche de considérer où il peut être, si Dieu n'y est pas. Mais, quand le corps flétri par l'âge et accablé de viellesse, est aussi abandonné de l'âme, alors, paraît cette autre mort, nouvelle punition du péché de l'homme et que Dieu lui avait annoncée en disant: « Tu es terre et tu retourneras en terre : » (Gen. 111, 19) afin que ces deux mots complétâssent la première qui est de tout l'homme et que doit suivre à la fin la seconde mort, si la grâce n'en délivre l'homme. Car, le corps qui est de terre, ne retournerait point en terre, sans sa mort, c'est‑à‑dire s'il n'était privé de sa vie, qui est son âme. D'où il est constant, parmi les chrétiens, sincèrement attachés à la foi catholique, que la mort même du corps n'est pas une loi de la nature, Dieu n'ayant créé aucune mort pour l'homme, mais la juste peine du péché ; car Dieu, vengeur du péché, a dit à l'homme, en qui nous étions tous alors : « Tu es terre et tu retourneras en terre. »

 

CHAPITRE XVI.

 

Contre les philosophes qui pensent que la séparation de l'âme et du corps n'est point une peine, s'appuyant sur Platon qui prétend que le Dieu souverain a promis aux dieux inférieurs de ne jamais les priver de leurs corps.

 

1. Mais les philosophes, contre les calomnies desquels je défends la Cité de Dieu, c'est‑à‑dire

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son Église, pensent être bien sages en se moquant de ce que je dis sur la séparation de l'âme et du corps, considérée comme un des châtiments de l'âme, parce que, disent‑ils, elle ne saurait parvenir à la perfection de sa béatitude, qu'autant qu'elle est tout‑à‑fait dépouillée du corps et qu'alors elle revient à Dieu, simple, seule et pour ainsi dire nue. J’en conviens, si je ne trouvais rien dans leurs livres pour réfuter cette opinion, je serais obligé d'entamer une discussion longue et laborieuse pour démontrer que ce n'est pas le corps qui est à charge à l'âme, mais le corps corruptible. D'oùvient cette parole de l'Écriture, rappelée au livre précédent : « Le corps corruptible appesantit l'âme. » (Sag. ix, 15.) En ajoutant le mot corruptible, elle nous fait entendre que ce n'est pas le corps en soi qui appesantit l'âme, mais le corps tel que l'a fait le péché, amenant à sa suite le châtiment vengeur. Et quand bien même l'Écriture n'aurait rien ajouté, nous ne devrions pas l'entendre d'une autre manière. Mais, quand Platon déclare hautement que les dieux ont reçu du Dieu souverain, leur créateur, des corps immortels, et qu'il met en scène Dieu lui‑même, promettant aux dieux ses créatures, comme une insigne faveur, de demeurer éternellement avec leurs corps, sans qu'aucune mort les en sépare jamais, que viennent‑ils faire ici, sinon calomnier la foi chrétienne, feignant d'ignorer ce qu'ils savent; ou pourquoi s'inquiètent‑ils si peu de parler contre leurs propres sentiments, pourvu qu'ils ne cessent de nous contredire? Du reste, voici les paroles de Platon, traduites par Cicéron lui‑même, voici le langage qu'il prête au Dieu souverain, s'adressant aux dieux qu'il a créés : « Vous qui tirez votre origine des dieux, considérez les oeuvres dont je suis l'auteur et le père. Elles ne sauraient périr malgré moi, bien que tout composé de parties puisse se dissoudre. Mais il n'est pas bon de vouloir briser le lien formé par la raison. Comme vous avez été créés, vous ne sauriez être immortels et indissolubles, cependant vous ne serez jamais dissous, ni détruits par aucune mort fatale; les destins ne l'emporteront pas sur ma volonté; elle est un lien plus fort pour assurer votre immortalité, que ceux qui ont uni,. au commencement, les membres de votre corps. » (1) Voici donc, d'après Platon , les dieux mortels par la liaison de l'âme et du corps, et immortels par le décret et la volonté

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(1) Cicéron emprunte ces paroles à Timée de Platon,

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de Dieu, leur créateur. Si donc, l'union de l'âme à un corps quelconque, est véritablement une peine, pourquoi Dieu, comme pour les rassurer contre la crainte de la mort, leur promet‑il l'immortalité, non en vertu de leur nature composée de plusieurs parties et non simple, mais en vertu de sa volonté souveraine, qui peut faire que ce qui a commencé ne finisse point, que ce qui est uni ne soit point dissout et demeure incorruptible?

 

2. Quant à savoir si le sentiment de Platon touchant les astres est véritable, c'est une autre question, et je ne suis pas disposé à leur accorder sans réserve, que dans ces globes lumineux qui, le jour ou la nuit, éclairent la terre, vivent des âmes intellectuelles et bienheureuses; ce que le même Platon affirme aussi expressément de l'univers, qu'il considère comme un animal immense qui renferme tous les autres dans son sein. Mais, je le répète, c'est une autre question que je ne veux pas discuter pour le moment. J'ai cru seulement devoir rapporter cette opinion, contre ces philosophes qui se glorifiant du nom et du système platonicien, rougissent du nom de chrétiens, dans la crainte d'être confondus avec le vulgaire et de déshonorer leur manteau, car ils sont d'autant plus orgueilleux, qu'ils sont en plus petit nombre. Cherchant ce qu'ils pourront censurer dans la doctrine chrétienne, ils se moquent de l'éternité des corps; comme s'il y avait contradiction à vouloir la béatitude de l'âme et son éternelle union avec le corps, qu'ils regardent comme un lien de douleurs. Cependant Platon leur maitre assure que la faveur de ne pas mourir, c'est‑à‑dire d'être toujours unis à leurs oorps, a été accordée par le Dieu souverain aux dieux qu'il a créés.

 

CHAPITRE XVII.

 

Contre ceux quiprétendent que les corps terrestres ne peuvent devenir incorruptibles et éternels.

 

1. Ces philosophes soutiennent même que les corps terrestres ne peuvent être éternels, bien qu'ils admettent l'éternité de la terre, membre central de leur dieu, non du Dieu souverain, mais cependant d'un grand dieu, c'est‑à‑dire du monde. Si donc, le Dieu souverain leur a fait un autre dieu (In Timœo), c'est‑à‑dire ce monde, qui doit être préféré à d'autres dieux inférieurs; s'ils pensent que ce Dieu est doué d'une âme raisonnable ou intellectuelle, renfermée dans un si vaste corps, ayant pour membres placés et disposés en ordre, les quatre éléments, dont la liaison, suivant eux, est indissoluble et éternelle, afin qu'un si grand Dieu ne meure point. Quoi donc s'oppose, puisque la terre,

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nombril de ce vaste corps, est bien éternelle, à ce que les corps des autres animaux terrestres le soient également, si telle est aussi la volonté de Dieu? C'est, disent‑ils, qu'il faut rendre la terre à la terre, d'où les corps des animaux ont été tirés, et, par conséquent, ajoutent‑ils, il est nécessaire qu'ils soient dissous et qu'ils meurent pour retourner à la terre immuable et éternelle, d'où ils sont sortis. Mais si quelqu'un voulait en dire autant du feu, prétendant qu'il faut rendre au feu universel tous les corps qui en sont sortis pour former les animaux célestes; l'immortalité promise, d'après Platon, par le Dieu souverain, aux astres, divinités inférieures, ne va‑t‑elle pas tomber à terre, sous le choc de cette discussion ? Dira‑t‑on qu'il n'en est pas ainsi, parce que Dieu ne le veut pas, lui dont la volonté, selon Platon, ne peut être vaincue par personne? Qui empêche donc que la puissante volonté de Dieu s'exerce de même vis‑à-vis des corps terrestres, puisqu'il peut faire que ce qui a commencé ne finisse point; que ce qui est uni, soit indissoluble; que ce qui est tiré des éléments, n'y retourne pas et que les âmes qui animent les corps, ne les abandonnent jamais, mais qu'elles jouissent avec eux de l'immortalité et de l'éternelle béatitude? Est‑ce que Platon n'accorde pas cette puissance à Dieu? Pourquoi donc ne pourrait‑il pas préserver de la mort les animaux terrestres? Est‑ce que Dieu n'est puissant qu'autant que le veulent les Pla­toniciens et non autant que les Chrétiens le croient? A les entendre, les philosophes ont pé­nétré la puissance et les secrets de Dieu, ce que n'ont pu faire les Prophètes! Tandis qu'au contraire les Prophètes du Seigneur ont été instruits par lEsprit saint, selon son bon plaisir, des vo­lontés divines, quant aux Philosophes ils ont reçu leurs lumières des conjectures humaines qui les ont trompés.

 

2. Mais au moins, ne devraient‑ils pas se laisser tromper, je ne dis pas seulement par l'ignorance, mais plutôt par une obstination qui les entraîne dans des contradictions manifestes, jusqu'à soutenir, par toutes les subtilités du raisonnement, que l'âme ne saurait être heureuse qu'en fuyant tout corps, quel qu'il soit; et de plus, que les âmes des dieux sont bienheureuses, malgré leur union éternelle aux corps; les âmes des dieux célestes, liés à des corps de feu; celle de Jupiter qui, selon eux, est le monde, à tous les éléments renfermés

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dans cette sphère immense qui s'étend de la terre aux cieux. D'après Platon, cette âme, de l'intérieur de la terre, que les géomètres appellent centre, se répand de toutes parts et s'élève comme les notes de la gamme, jusqu'aux extrémités du ciel; en sorte que le monde est un animal immense, bienheureux et éternel, dont l'âme, parvenue au sommet de la sagesse et du bonheur, sera toujours unie au corps dont elle sera à jamais la vie, sans pouvoir en être retardée ni appesantie, bien que ce corps soit formé de toutes sortes d'éléments. Puisqu'ils se permettent tant de licence d'imagination, pourquoi refusent‑ils de croire que la volonté et la puissance de Dieu puissent rendre immortels les corps terrestres affranchis de la mort et où les âmes vivent à l'aise, au sein d'une félicité éternelle, d'autant plus qu'ils sont persuadés qu'il en est ainsi pour leurs dieux, dans des corps de feu, et même pour Jupiter, le roi de ces dieux, dans tous les éléments corporels? Car, si l'âme pour être heureuse, doit fuir tout corps, que leurs dieux fuient donc les globes célestes, que Jupiter fuie du ciel et de la terre; ou, si cela n'est pas possible, qu'on les regarde comme malheureux. Mais ces philosophes ne veulent ni l'un ni l'autre; ils n'osent dire que leurs dieux se sont soumis à la séparation du corps, dans la crainte qu'ils ne paraissent adorer des divinités mortelles; ni à la privation de la béatitude, dans la crainte d'être forcés à reconnaitre le malheur de leurs dieux. Il n'est donc pas nécessaire, pour être heureux, de fuir tout corps, mais seulement ce corps corruptible, incommode, pesant, mortel en un mot, non celui que la bonté de Dieu avait donné à nos premiers parents, mais celui qui est devenu tel que je viens de le dire, en punition du péché.

 

CHAPITRE XVIII.

 

Des corps terrestres, qui selon les philosophes ne peuvent arriver au ciel, parce que ce qui est terrestre retombe naturellement vers la terre.

 

Mais, disent‑ils, il est nécessaire que les corps terrestres, par leur poids naturel, ou demeurent à terre, ou s'y précipitent; ainsi donc ils ne peuvent être dans le ciel. Il est vrai que nos premiers parents étaient dans une terre fertile et délicieuse, appelée le Paradis; mais comme il faut répondre plus directement à l'objection, soit à cause du corps avec lequel Jésus‑Christ monta au ciel, soit à cause du corps dont les

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saints seront revêtus à la résurrection, examinons plus attentivement la pesanteur des corps terrestres. Si l'industrie humaine peut arriver à faire que des métaux, qui ne pourraient être placés sur l'eau sans couler aussitôt à fond, se transforment en vases capables de surnager. Combien est‑il plus croyable que Dieu a dans sa sagesse des ressorts d'une efficacité inconnue; lui dont la volonté toute puissante, selon Platon, peut empêcher de finir ce qui a commencé et de se dissoudre ce qui est composé de parties ; lorsque d'ailleurs l'union des esprits aux corps est bien plus merveilleuse que celle des corps ensemble quels qu'ils soient, ne sera‑t‑il pas plus facile à Dieu de maintenir ces masses terrestres, de telle sorte, qu'aucun poids ne les entraîne en bas, et de faire que des esprits parfaitement heureux meuvent sans peine où ils voudront, et dès qu'ils le voudront, des corps, terrestres à la vérité, mais incorruptibles. Est-ce que les anges n'enlèvent pas n'importe quels animaux terrestres d'un lieu quelconque, pour les placer où il leur plaît? Faut‑il croire qu'ils le font avec effort ou qu'ils sentent le fardeau dont ils sont chargés? Pourquoi donc les esprits des saints, dans la parfaite béatitude, don de la munificence divine, ne pourraient‑ils sans difficulté porter et arrêter leurs corps où bon leur semble. Sans doute et c'est un fait que l'expérience constate, les corps plus lourds fatiguent plus que ceux qui le sont moins; plus il y a de matière, plus aussi il y a de pesanteur, et cependant, l'âme trouve plus léger le poids du corps sain et robuste que celui du corps amagri et malade. Et bien que l'homme sain et valide soit plus pesant pour ceux qui le portent, que celui qui est faible et languissant; cependant pour lui, il est plus agile à se mouvoir et il se porte plus aisément dans la santé qui lui donne plus de force, que dans les ravages de la maladie ou de la faim, qui le rendent plus faible; pour montrer que dans les corps terrestres, même corruptibles et mortels, le tempérament a plus d'importance que la masse. Mais qui voudrait se charger de nous dire l'extrême différence qui existe entre ce que nous appelons à présent la santé et l'immortalité future. Que les philosophes ne se mêlent donc pas de contredire notre foi par la pesanteur des corps. Je pourrais leur demander encore pourquoi ils ne croient pas qu'un corps terrestre puisse être dans le ciel, quand toute la terre se balance dans le vide; mais je m'abstiens, parce qu'ils trouveraient peut être un argument assez spé-

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p181 LIVRE XIII. ‑ CHAPITRE XIX.                   

 

cieux dans les lois de la pesanteur qui font tendre tous les corps vers le centre du monde. Je dirai seulement que si les dieux inférieurs, auxquels Platon a confié la création même de l'homme, ont pu, comme il le dit (Tim.), ôter au feu la vertu de brûler, tout en lui laissant celle d'éclairer et de briller pour les yeux; refuserons‑nous d'accorder au Dieu souverain dont la volonté toute puissante peut, selon ce philosophe, affranchir de la mort, ce qui a commencé d'être, et de toute dissolution des substances unies ensembles, mais aussi différentes que le corps et l'esprit, le pouvoir d'ôter la corruption à la chair de l'homme qu'il rend immortelle, de conserver sa nature avec la convenance et l'harmonie de ses membres, moins la pesanteur. Mais je remets à la fin de cet ouvrage de traiter plus amplement, s'il plaît à Dieu, de la foi à la résurrection des morts et de l'immortalité corporelle.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon