Épitre à Diognète

Darras tome 6 p. 234


§ II. Épître à Diognète.

 

   10. La persécution, en multipliant les martyrs, faisait éclater chaque jour l'héroïsme chrétien, au milieu de l'abaissement des caractères et de la décadence morale du paganisme. Il nous reste un monument précieux de l'impression produite sur les esprits par un tel contraste. C'est l’Épître à Diognète, dont l'auteur est demeuré inconnu. On peut seulement, d'après son style et les idées qu'il exprime, conjecturer qu'il vivait parmi les populations païennes de l'Asie-Mineure, grecques d'éducation, de langue ou d'origine. La date de cette oeuvre nous semble, avec Tillemont, se rapporter à une époque antérieure à la ruine de Jérusalem. «Entre les Juifs qui croient, dit l'auteur, faire de véritables sacrifices et honorer Dieu en lui offrant du sang, de la graisse et des holocaustes, persuadés qu'ils ajoutent ainsi quelque chose à la majesté de Celui qui n'a besoin de rien, je ne vois aucune différence avec les idolâtres qui rendent les mêmes honneurs à des statues insensibles et inca-pables de comprendre les hommages dont elles sont l'objet 1. » Ces paroles si explicites n'auraient plus eu de sens, lorsqu'après la ruine du Temple, le peuple hébreu se trouva dispersé sur tous les points du globe, sans autel et sans sacrifices. M. Freppel, dont le jugement et l'érudition sont d'ordinaire si sûrs, n'est pas frappé comme nous de la valeur de ces expressions. «L'auteur, dit-il, pouvait parler des sacrifices de la loi ancienne comme d'une chose actuellement en vigueur, sans que le temple fût debout. Rien n'est plus naturel que cette façon de parler qui prête au passé la couleur et la vivacité du présent. Je ne me joindrai donc pas à Tillemont pour faire remonter l'origine de l’Épitre à Diognète avant la destruction du Temple de Jérusalem, en l'année 70. D'autre part cependant nous ne pouvons descendre: bien avant dans le IIe siècle, car

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1. Épist. ad Diognet., cap. ni; Patrol. grœc, tom. II, col. 1172. 'IovSaïot Se ys- ôucîœ; a.\ii(ç> Si' ol\i.a.ioç, xocl vy'.aarfi xat o).o-/.avTtof;.âTwv È7utî).2ïv otôuevot, -/.oixaÛTacç tkïç Ti[xatç aùxiv yspaipsiv,  oùohv \).ol  ôo-/oû<7i ôiaçspstv twv et; Ta y.wçoc tï)v aÛTr)v evÔEiy.vv[/ivoi; çiXoxijjuav, tûv [xy]  cuvafxsvcov  r?,; ti;jlïj;  [x£To.).ajj.6âvîiv,  76 ôs Soy.3ÏY Tivà ïïapî'xÊiv -cài (irjÔEvôc Tipocôso^svw.

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l'écrivain s'intitule « disciple des apôtres, » il appelle l'institution chrétienne « un nouveau genre de vie qui vient de commencer. » Ces locutions et d'autres semblables nous reportent au milieu de l'âge postérieur aux apôtres; et Moehler me paraît se rapprocher le plus de la vérité en plaçant sa composition sous le règne de Trajan 1. » (98-117.) Qu'il nous soit permis de répondre ici au savant exégète dont nous prenons la liberté de combattre le sentiment. A la distance où nous sommes aujourd'hui de la ruine de Jérusalem et de l'extinction du culte national des Hébreux, l'emploi d'une figure de ce genre n'aurait en effet rien que de fort naturel. Nous pouvons comparer les sacrifices de la Rome idolâtrique à ceux de la loi juive, comme si les uns et les autres subsistaient encore. Mais l'auteur de l’Epître à Diognète ne se trouvait point dans la même situation. « Vous me demandez, dit-il à son interlocuteur, pourquoi les chrétiens répudient les dieux que la Grèce adore, et pourquoi ils refusent en même temps d'observer les sacrifices religieux des Juifs 2. » Telle était la question catégoriquement posée. Il est évident qu'une prosopopée, dans le cas actuel, n'eût point été une réponse. Si le culte judaïque eût été réduit alors, comme il l'est depuis la ruine du Temple, à la circoncision, à l'observation du sabbat, des néoménies, des jeûnes, des anniversaires et des réunionsn synagogiques, l'auteur de l’Epître à Diognète n'aurait nullement eu besoin d'expliquer comment les chrétiens s'abstenaient d'offrir, avec les Juifs, « le sang, la graisse et les holocaustes » sur l'autel du Seigneur. Il n'aurait pas surtout parlé de ces immolations sanglantes comme d'une pratique encore en vigueur parmi le peuple d'Israël. La cessation du sacrifice mosaïque à Jérusalem produisit dans le monde chrétien une sensation immense. Nous en aurons la preuve, en étudiant plus tard l'Épître de saint Barnabe, dont le texte intégral vient d'être publié pour la première fois   d'après le manuscrit sinaïtique. Cet événement contemporain qui réalisait les récentes prédictions du Sauveur, et couronnait toutes les prophéties du Testament Ancien depuis Moïse jusqu’à Malachie,

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1. Freppel, Pères apostoliques, 2e édition, pag. 449.

2.  Epïst. ud Diognei., cap. i.

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vibrait trop fortement dans les âmes chrétiennes pour qu'il pût se dérober sous une prétention oratoire. D'ailleurs, au point de vue purement historique, il y a une impossibilité absolue à placer la composition de l'Épître à Diognète sous le règne de Trajan. Dans une allusion à la situation de l'Église, l'auteur s'exprime ainsi : «Les chrétiens sont combattus par les Juifs comme des étrangers ; ils sont poursuivis par les Grecs, sans que ni Grecs ni Juifs puissent justifier la persécution dont ils les accablent. Cependant parmi ces chrétiens qu'on jette par milliers aux bêtes des amphithéâtres, en voyez-vous un seul se laisser vaincre par les tourments et renier sa foi? Au contraire, n'êtes-vous pas témoin que leur nombre s'accroît à mesure qu'on en tue davantage? » Historiquement cette citation vaut une date. Nous savons en effet que dès le début de l'expédition de Vespasien en Judée et longtemps après le siège de Jérusalem par Titus, l'exaspération populaire contre la race hébraïque se traduisit par des massacres sur tous les points de l'Asie. Loin donc d'être assez puissants alors pour persécuter les chrétiens, les Juifs avaient peine à se soustraire eux-mêmes à la fureur des populations soulevées qui les égorgeaient dans les rues, brûlaient leurs maisons et pillaient leurs trésors. De persécuteurs ils étaient devenus persécutés, et cette situation se prolongea durant des siècles. Voilà les motifs qui déterminèrent Tillemont, lorsqu'il fixa la date approximative de l ‘Épître à Diognète, au temps de la première persécution générale sous Néron. Pour notre part, nous les adoptons pleinement.

 

   11. Quoi qu'il en soit, on ne saurait trop insister sur le mérite intrinsèque de cette apologie du christianisme. Écrite pour un païen, par un disciple des apôtres, elle nous fait merveilleusement comprendre les obstacles que la prédication évangélique rencontrait dans des esprits prévenus, défiants, hostiles par instinct et imbus de tous les préjugés de l'idolâtrie. Les chrétiens passaient pour des athées, aux yeux d'une société accoutumée à n'adorer que des divinités visibles, des statues et des idoles. Leur dédain pour cette vie passagère dont les païens faisaient leur unique préoccupation, semblait un fanatisme révolté. On avait longtemps supposé

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qu'ils n'étaient qu'une secte du judaïsme et on les voyait au contraire se séparer complètement du culte de Moïse. Cependant le spectacle de leur union, la charité, cette vertu nouvelle et si inconnue, dont ils donnaient l'exemple au monde, touchaient les cœurs. On voulait les connaître mieux et surprendre le secret de leur vie d'abnégation et de leur héroïque martyre.  «Excellent Diognète, dit l'auteur, vous manifestez le plus vil désir de connaître la religion des chrétiens. Vous les interrogez avec une sagesse attentive. Vous voulez savoir à quel Dieu ils ont foi, quel est leur culte, d'où provient leur dédain pour le monde et leur mépris de la mort ; pourquoi ils répudient les dieux que la Grèce adore en même temps qu'ils refusent de s'associer aux pratiques religieuses des Juifs ; enfin quel est cet amour fraternel qu'ils professent les uns pour les autres, et pourquoi cette institution nouvelle qui vient seulement de commencer de nos jours n'a pas paru plus tôt dans le monde. J'accueille avec grande joie la manifestation d'un pareil désir, et je prie Dieu qui donne la faculté de parler, comme il donne les dispositions pour entendre, de m'inspirer à moi des paroles qui vous rendent meilleur, et à vous des dispositions qui rendent ma parole fructueuse. Écartez  d'abord de votre esprit toutes les préoccupations étrangères, tous les préjugés que l'habitude y a jusqu'ici entretenus; devenez un homme nouveau, puisque vous allez entendre, selon que vous le dites vous-mêm , une parole  nouvelle. Et maintenant considérez, moins des yeux du corps que de ceux de l'intelligence, les objets que vous adorez comme des dieux. Quelle est leur substance? Quelle est leur forme? L'un est une pierre semblable à celles qu'on foule aux pieds ; l'autre, un airain pareil à celui dont on fabrique les vases Les plus communs : celui-ci, un bois déjà vermoulu ; ceiui-là de l'argent, qu'il faut entourer de gardiens pour le soustraire aux voleurs; tel autre, du fer atteint par la rouille, ou de la terre cuite, vile matière que nous employons aux usages les plus infimes. Tous ne sont-ils pas sourds et aveugles, insensibles et inertes, sujets à la corruption et à la pourriture? Voilà pourtant ce que vous appelez des dieux, ce que vous servez, ce que vous adorez! Et parce que les chrétiens

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ne veulent pas reconnaître de pareilles divinités, vous persécutez les chrétiens. »

 

   Cette réfutation, fait judicieusement observer M. Freppel, toute saisissante et solide qu'elle soit, « n'atteint pourtant qu'une forme de l'idolâtrie, et la plus grossière de toutes, le fétichisme. Or on ne saurait sans injustice réduire le paganisme tout entier à une pure adoration de la matière. Le fétichisme se retrouve à coup sûr dans toutes les religions de l'antiquité païenne, même dans les moins grossières ; mais il n'en est pas le dernier mot : l'idole de bois ou de pierre n'est pas toujours le terme auquel s'arrête leur culte. C'est pourquoi, sans négliger le point de vue auquel se place l'auteur de l’Êpître à Diognète, les apologistes postérieurs suivront les idées païennes dans toutes leurs évolutions, depuis le pur fétichisme jusqu'au symbolisme raffiné. » Ainsi parle le docte pro-fesseur, et nous partageons complètement son avis. Ajoutons pourtant que le symbolisme païen qui essaya de transformer le culte des idoles en une religion plus spirituelle, se développa surtout sous l’infiuence du christianisme. Parallèlement aux progrès de l'Évangile qui dégageait de plus en plus les âmes du culte de la matière, les adorateurs des faux dieux s'efforcèrent de spiritualiser leurs superstitieuses croyances. Mais ces tentatives, pas plus que les conceptions du même genre qu'on retrouve dans les écrits plus anciens des philosophes de la Grèce et de Rome, n'atteignirent jamais la foule, et restèrent toujours à l'état d'abstractions spéculatives, dont quelques intelligences d'élite avaient seules le secret. Pour les masses, l'idole était véritablement un dieu, le fétichisme pur était la religion de la majorité. Voilà pourguoi l'auteur de l’Épître à Diognète insiste sur ce point de vue, qui ne fut  d'ailleurs jamais négligé même par les apologistes subséquents.

 

   12. « Vous vous étonnez, ajoute-t-il, que les chrétiens repoussent le culte judaïque, et vous en demandez la raison. Sans doute les Juifs n'adorent pas de vaines idoles ; ils rendent leurs hommages au Dieu unique, qui est véritablement le souverain Seigneur de toutes choses: en cela, ils ont raison; mais le culte qu'ils professent pour le vrai Dieu ne diffère en rien de celui que

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les païens rendent aux idoles, et voilà leur erreur. La folie que les Grecs commettent en prodiguant leurs offrandes à des divinités sourdes et inertes, les Juifs la renouvellent en croyant que Dieu a besoin de leurs sacrifices. Loin d'être divin, leur culte est une extravagance. Eh quoi! Celui qui a créé le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment, celui qui subvient à l'indigence de chacun de nous, saurait-il avoir besoin de ce qu'il nous donne lui-même? Qui donc serait assez téméraire pour le croire ? Cependant les Juifs s'imaginent lui offrir de véritables sacrifices, avec le sang, la graisse et les holocaustes ; ils se persuadent qu'ils l'honorent ainsi et qu'ils donnent réellement quelque chose à celui qui n'a besoin de rien. Je ne vois donc ancune différence entre eux et les idolâtres, qui rendent les mêmes hommages à des statues insensibles et incapables de comprendre les hommages dont elles sont l'objet. » Rappro-chées de leur contexte, ces paroles que nous avons déjà reproduites isolément, acquièrent une force nouvelle pour démontrer que le culte sanglant des Juifs était actuellement en vigueur, et que le Temple de Jérusalem, seul point du monde où I’on pût offrir au Seigneur la graisse et le sang des victimes, était encore debout. «Il serait superflu, continue l'auteur, d'insister longuement sur les autres pratiques des Juifs, telles que leur méticuleuse division des aliments purs et impurs, la superstitieuse observation du sabbat, des jeûnes, des néoménies, leur jactance par rapport à la circoncision, toutes choses ridicules et indignes d'être rappelées. Comment, en effet, serait-il permis de taxer d'inutiles ou de superflues des substances que Dieu a créées pour l'usage des hommes, et d'en admettre d'autres comme réellement dignes de la puissance créatrice? N'est-ce pas mentir à Dieu,  par une impiété sacrilège, de prétendre qu'il défend de faire une bonne action le jour du sabbat? Quelle dérision de se glorifier d'une pratique chirurgicale comme d’une marque d'élecion qui leur assure  la prédilection de Dieu ? Est-ce un culte divin, ou plutôt n'est-ce pas une extravagance, de s'enfoncer dans la contemplation de la lune et des étoiles,  observant, comme ils le font, les mois et les jours, distribuant les saisons à leur gré pour y placer leurs jours de deuil ou de réjouissance?» Cette énergique pro-

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testation contre le pharisaïsme qui avait transformé la loi de Moïse en ridicules et puériles superstitions, reste encore au-dessous des anathèmes prononcés dans l'Évangile par le divin Sauveur. Elle prouve du moins, une fois de plus, que le christianisme s'était franchement et dès le principe séparé du culte des Juifs. L'auteur de l’Épître à Diognète parle comme saint Pierre au concile de Jérusalem, comme saint Paul dans toutes ses prédications. L'unité de foi et de discipline dans l'Église apostolique s'affirme ainsi par tous les monuments contemporains.

 

   13. « C'est donc à juste titre, continue l'auteur, que les chrétiens repoussent également les frivoles impostures de l'idolâtrie et les vaines prétentions du judaïsme. Ils ne diffèrent des autres hommes ni par le territoire, ni par le langage, ni par la manière de vivre. Ils habitent les cités grecques ou les villes barbares, selon qu'il a plu à la Providence de les y faire naître; ils se conforment pour la nourriture, le vêtement, les habitudes extérieures aux usages de leurs compatriotes, et pourtant leur vie est un prodige de sainteté et de vertu qui étonne tous les regards. Ils habitent leur patrie, mais comme des étrangers. Comme citoyens, ils prennent part à la vie commune ; ils endurent tout comme étrangers. Point de contrée étrangère qui ne soit pour eux une patrie ; point de patrie qui ne leur soit étrangère. Ainsi que les autres hommes, ils se marient et deviennent pères ; mais les voit-on, comme les autres hommes, abandonner leurs enfants ? Ils ont une table commune ; mais leur charité fraternelle n'est point la promiscuité. Ils sont dans la chair, mais ne vivent point selon la chair. Ils habitent la terre, mais en citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, mais la régularité de leur vie dépasse les lois. Ils aiment tous les hommes, et tous les hommes lea persécutent. On ne les connaît pas, et on les condamne ; ils meurent et naissent ainsi à la vie. Ce sont des mendiants et ils enrichissent des multitudes ; manquant de tout, ils surabondent en tout. On les charge d'opprobres, et les opprobres font leur gloire. On déchire leur réputation, et on rend témoignage à leur innocence ; on les maudit, ils bénissent ; aux injures, ils répondent par le respect. Leur conduite est irrépro-

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chable, et on les punit comme des scélérats; ils marchent avec joie au supplice, parce que le supplice les conduit à la vie. Contre eux les Juifs arment leurs bras comme ils feraient contre des étrangers ; les Grecs les persécutent, sans que ni Grecs, ni Juifs puissent justifier la persécution dont ils les accablent. En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L'âme est répandue dans tous les organes corporels : les chrétiens sont disséminés dans toutes les villes du monde; l'âme habite le corps, mais n'est pas du corps; les chrétiens habitent le monde, et ne sont pas du monde. Invisible dans un corps visible, l'âme est comme retranchée dans une forteresse ; il en est de même des chrétiens, durant leur passage sur la terre, mais l'amour de Dieu qui fait les chrétiens demeure invisible. La chair est l'ennemie de l'âme, et lui livre une guerre incessante, parce que l'âme fait obstacle aux passions de la chair; le monde est l'ennemi des chrétiens, parce que les chrétiens font obstacle aux passions du monde. L'âme aime la chair qui la hait, comme les chrétiens aiment leurs propres persécuteurs. L'âme est enfermée dans le corps, mais c'est elle qui soutient le corps ; les chrétiens retenus dans ce monde comme dans une prison, soutiennent le monde. L'âme immortelle habite une tente mortelle ; les chrétiens habitent ici-bas des demeures périssables, en attendant l'incorruptibilité des cieux. L'âme se fortifie par les mortifications de l'abstinence et du jeûne ; les chrétiens se multiplient par les supplices auxquels on les traîne chaque jour. Tel est le rang que Dieu a assigné aux chrétiens ; il est si considérable aux yeux de la Providence, qu'il ne leur est pas permis à eux- mêmes de s'y soustraire 1. »

 

   14. « La raison de tous ces faits, c'est que la doctrine professée par les chrétiens n'est pas une convention humaine, pareille à ces mystères que les temples de l'idolâtrie gardent avec tant de soin pour les soustraire à l'œil des profanes. Le vrai Dieu, tout-puissant, invisible, créateur de toutes choses, a fait descendre la vérité du haut des cieux. Il a établi son Verbe saint et incompréhensible

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1 Epist. ad DiogneU, cap. y et VI.

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parmi les hommes, il a voulu le fixer dans leurs cœurs. Ce n'est point, comme quelques-uns le prétendent, un de ses ministres, un ange, un prince de la hiérarchie céleste, un des esprits qui président, sous ses ordres, au gouvernement de la terre et du ciel, que Dieu a envoyé aux hommes ; mais l'artisan suprême, le créateur de l'univers, celui par qui il a fait les cieux et renfermé l'Océan dans ses limites ; à la voix duquel les astres obéissent, le soleil en suivant la marche qu'il lui trace chaque jour, la lune en éclairant les nuits ; celui par qui toutes choses ont été ordonnées, circonscrites et soumises ; les cieux et tout ce qu'ils renferment, la terre et les mers, le feu, l'éther, l'abîme, les altitudes, les profondeurs et tout ce qui remplit leur intervalle. Voilà celui que Dieu a envoyé aux hommes, non pas, comme on voudrait le faire croire, pour les terrifier par une tyrannie insupportable, mais pour les attirer par la douceur et la clémence.» Ces allusions évidentes au système théogonique de Simon le Mage sont un nouvel argument en faveur de la date que nous assignons à cette épître. «Dieu l'a donc envoyé, reprend l'auteur, de même qu'un roi envoie son fils, roi comme lui ; il l'a envoyé comme un Dieu pour sauver les hommes par la persuasion, non par la violence. La violence ne saurait se trouver en Dieu. Il l'a envoyé pour inviter les hommes, non pour les contraindre ; pour les appeler par l'amour, non pour les accabler sous le poids de sa justice. Un jour il l'enverra de nouveau comme juge, et alors qui pourra soutenir la rigueur de cet avènement? » Il y a ici, dans l'unique manuscrit connu de l’Épître à Diognète, une lacune considérable. Ce document de l'âge apostolique, détaché des trésors d'un génie inconnu, a subi les injures du temps. L'exposition du dogme chrétien, qui devait trouver ici sa place, demeure donc mutilée. Il en est vraisemblablement de même pour la réponse à la dernière question de Diognète : «Pourquoi le christianisme, institution nouvelle qui vient seulement de commencer de nos jours, n'a-t-il point paru plus tôt dans le monde ? »

 

   15. Après la magnifique affirmation de la divinité du Verbe, interrompue par cette lacune regrettable, le manuscrit reprend en ces termes : « Voyez tous ces chrétiens qu'on jette aux bêtes féroces,

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pour les contraindre à renier leur foi! Rien ne les peut vaincre. Plus on en massacre, plus leur nombre s'accroît. Vous semble-t-il que cela soit un phénomène insignifiant et sans portée? Non, c'est l'effet de la puissance de Dieu, ce sont les preuves de son avènement. Et quel homme savait ce  qu'était Dieu, avant que Dieu vînt nous l'apprendre lui-même? Vos philosophes, que vous ont-ils appris? Ils divinisaient le feu, l'eau, toutes les substances créées. Admettez leurs systèmes et chaque créature, l'une après l'autre, sera Dieu. Erreurs monstrueuses, impostures de charlatans ! Nul mortel n'a vu Dieu, donc nul morte n’a pu le connaître. Dieu s'est manifesté lui-même ; il se manifeste encore par la foi, et c'est à la foi seule qu'est accordé le privilège de le connaître. Ce grand Dieu, le maître et le créateur de toutes chosas, lui qui a tout fait et tout disposé dans l'harmonie de l'ordre, il n'a pas seulement prévenu les hommes par son amour, mais il les a prévenus par une patience infatigable. Toujours il fut ce qu'il est; ce qu'il sera : doux, miséricordieux, fidèle dans ses promesses, inaccessible à la colère, le seul vraiment bon. De toute éternité, il a conçu un dessein aussi grand qu'ineffable, et l'a communiqué à son Fils. Tant qu'il a tenu caché sous un voile mystérieux ce conseil de sa sagesse, il semblait négliger les hommes et n'en prendre aucun soin. Mais quand il eut fait éclater, par l'organe de son Fils bien-aimé, cet inénarrable mystère, préparé dès le commencement du monde, tout nous fut donné à la fois ; nous pûmes le voir et jouir de ses bienfaits. Qui de nous pouvait compter sur tant d'amour? Que si, jusqu'à ces derniers temps, il nous abandonnait aux caprices des passions, de la volupté et des convoitises, ce n'est pas qu'il se complût dans nos crimes, mais il les tolérait. Il n'approuvait pas le règne de l'iniquité, mais il préparait les cœurs à l'avènement de la justice. Il voulait nous convaincre avec le temps de notre impuissance absolue, et du besoin que nous avions de son secours, pour entrer dans ce royaume de Dieu qui est en nous, et dont l'accès ne nous est cependant ouvert que par la bonté de Dieu. Mais quand notre perversité fut arrivée au comble, quand la mesure de nos crimes surabonda et que la mort restait comme la seule perspective de

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p244        PONTIFICAT  DE  SAINT  LIN  (66-G7).

 

l'humanité, alors Dieu lui-même voulut se charger du fardeau de nos offenses. Il a fait de son propre Fils le prix de notre rançon, substituant le Saint, le Juste, l'Innocent, l'Incorruptible, l'Immortel, aux hommes pécheurs, injustes, criminels, corrompus et voués à la mort. Il fallait en effet sa sainteté pour couvrir nos crimes. Quel autre que le Fils de Dieu pouvait nous justifier? 0 doux échange ! impénétrable mystère ! ô bienfait qui surpasse toute espérance ! L'iniquité de tous est ensevelie dans la justice d'un seul ! La justice d'un seul justifie tous les autres. Dans le passé, il nous avait convaincus de notre impuissance pour nous élever à la vie. Mais maintenant qu'il nous a manifesté le Rédempteur en qui les désespérés mêmes trouvent leur salut, il veut que nous ayons foi en sa bonté ; il veut que nous le considérions comme un père, un maître, un conseiller, un médecin ; il veut être notre esprit, notre lumière, notre honneur, notre gloire et notre vie l ! »

 

16. «Si donc vous vous sentez épris, ô Diognète, des charmes de cette foi, si vous l'embrassez, vous connaîtrez d'abord le Père, et l'amour infini qu'il a pour nous. C'est pour les hommes qu'il a créé le monde; il leur en a donné le sceptre; il les a doués de raison et d'intelligence. A l'homme seul il a permis de regarder le ciel ; il l'a formé à son image ; il lui a envoyé son Fils unique ; il lui promet son royaume ! Quelle joie, quand vous aurez appris à le connaître ! Comme vous aimerez celui qui vous a prévenu par tant d'amour ! A mesure que vous avancerez dans sa connaissance, vous lui ressemblerez par la douceur ! Quoi ! dites-vous, un homme ressembler à Dieu ! Ne vous étonnez pas de ce langage : l'homme le peut, puisque Dieu le veut. Commander aux autres, s'élever dans le monde, étaler le faste de l'opulence, écraser le faible sous son pouvoir, tout cela ne constitue pas le bonheur pour l'homme : nul ne saurait par là imiter Dieu, car aucun de ces traits n'exprime le véritable caractère de la majesté divine. Mais aider le prochain à porter son fardeau ; profiter de son élévation pour répandre des bienfaits sur ses inférieurs ; regarder les richesses comme des dons

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1. Epist. ad Diognet.y cap. vin et ix.

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que la Providence fait passer par nos mains, pour les répandre sur les indigents, c'est devenir comme le dieu de ceux qui souffrent, c'est véritablement imiter Dieu. Alors, de cette terre où nous vivons, vous verrez Dieu dans le ciel tenir les rênes du monde et le gouverner comme un empire ; alors vous serez initié au langage des mystères divins ; vous aimerez ces héros qui affrontent tous les supplices plutôt, que de renier leur Dieu ;  en apprenant à vivre dans le ciel, vous abjurerez les erreurs et les impostures de ce monde, et vous mépriserez ce qu'on  appelle la mort. La  seule mort que vous commencerez à craindre est celle qui attend les pécheurs dans les flammes éternelles. Heureux celui qui meurt pour la justice sur les bûchers de la persécution, voilà ce que vous direz quand vous connaîtrez les feux de l'enfer ! Telle est l'expression véritable de notre foi ; c'est le langage même de la raison. Disciple des apôtres, j'enseigne à mon tour les gentils. La parole de vérité que j'ai reçue, je la transmets à ceux qui s'en montrent dignes. Le Verbe a été envoyé ici-bas pour qu'il fût connu des hommes. Rejeté par son peuple, il a été prêché par les apôtres, les nations ont cru en lui. Il était dès le commencement ; il a paru en ce temps; toujours ancien, toujours nouveau, parce qu'il naît chaque jour dans le cœur des justes. Il est aujourd'hui ce qu'il n'a jamais cessé d'être : le Fils de Dieu. Par lui l'Église se dilate; sa grâce reçoit dans les saints de nouveaux accroissements, éclairant les esprits, dévoilant les mystères, illuminant les âges, heureuse du progrès des âmes, prompte à se communiquer à ceux qui la cherchent avec une curiosité respectueuse, et sans prétendre franchir les bornes posées par nos pères dans la foi. La loi de crainte est abolie ; la grâce prédite par les prophètes est manifestée ; la foi des Évangiles est affermie, la tradition des apôtres maintenue et l'Église triomphe ! Cette grâce qui vous parle, ne la repoussez point par un criminel refus1. » Telle est l’Épître à Diognète, l'une des pages les plus éloquentes de l'ère apostolique.

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1. Epist. ad Diognet., cap. x. Les éditions de cette Épître contiennent un chapitre onzième, dont le style ne nous paraît pas en harmonie avec celui de l'auteur. Nous inclinons donc, avec la majorité des critiques, à le rejeter comme apocrynhe.

 

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