Denys l’Aréopagite 9

Darras tome 6 p. 476

 

   15. Les monuments, plus fidèles que les cœurs, sont donc restés dans cette Eglise de Paris, les témoins immuables de l'apostolicité de nos origines chrétiennes. Pendant que saint Denys consommait son martyre, Eugène, évêque de Tolède, son disciple, se rendait à Lutèce pour y saluer encore une fois le vénérable vieillard. En approchant de la cité des Parisii, à une distance de quatre milles,

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chapelle du martyre de monsieur sainct Denys et ses compagnons, vulgairement dicte la chapelle des saincts martyrs, auroient trouvé au delà du bout et chef de la dicte chapelle, qui regarde du côté du levant, uue voulte sous laquelle il y a des degrez pour descendre soubs terre en une cave... en laquelle... serions descendu... trente-sept degrez... et aurions trouvé une cave ou caverne prise dans un roc de piastre... laquelle a de longueur trente-deux pieds... huit pieds de largeur, etc.. Dans laquelle cave, du côté de l'orient, il y a une pierre de piastre bicornue, qui a quatre pieds de long, et deux pieds et demy de large, prise par son milieu, ayant six poulses d'espoisseur, au-dessus de laquelle au milieu il y a une croix gravée avec un sizeau, qui a six poulses en quarré de longueur, et demy poulse de largeur. Icelle pierre est élevée sur deux pierres de chacun costé, de moillon de pierre dure, de trois pieds de hault, appuyée contre la roche de piastre, en forme de table ou autel: et est distant de ladicte montée de cinq pieds. Vers le bout de laquelle cave, à la main droicte de l'entrée, il y a dans la dicte roche de pierre une croix, imprimée avec un poinson ou cousteau, ou autre ferrement; et y sont ensuite ces lettres MAR. Il y a apparence d'autres qui suivoient, mais on ne les peut discerner. Au même costé, un peu distant de la susdicte croix, au bout de la dicte cave, en entrant, à la distance de vingt-quatre pieds dès l'entrée s'est trouvé ce mot escrit de pierre noire sur le roc, CLEMIN, et au costé dudict mot y auroit eu quelque forme de lettres imprimées dans la pierre avec la pointe d'un cousteau ou autre ferrement ou il y a DIO, avec autres lettres suivantes qui ne se peuvent distinguer. » (Cf. Dubreul, Le Théâtre des antiquités de Paris, pag. 865 ; Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, pag. 273 ; Représentation d'une chapelle souterraine qui s'est trouvée à Montmartre près Paris, le mardy, 12e jour de juillet 1611, comme on faisait les fondements pour agrandir le chapelle des martyrs, Paris, 1611, in-folio.) Cette pièce se trouve à la Bibliothèque impériale, dépôt des estampes, Histoire de France par estampes, tom. XV, année 1611. Elle a été gravée par Jean de Halbeeck.

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p477 CHAP.  VII.   —  PONTIFICAT  DE SAINT  ANACLET.                

 

dans une villa nommée Diogilum 1, il apprit, de la bouche des chrétiens, la mort de son pasteur et de son père. Eugène fit entendre alors des chants d'allégresse, et proclama hautement la gloire du saint martyr. Des satellites du préfet Sisinnius, mêlés aux fidèles qui entouraient Eugène, se précipitent sur lui. — Quel Dieu adores-tu donc? lui demandent-ils. —Je suis chrétien, répond Eugène. Le Christ est mon Dieu, c'est lui seul que j'adore. A ces mots, les sicaires égorgent le saint évêque et vont jeter son corps dans le lac de Mercasium 2. Ses précieuses reliques y demeurèrent longtemps enfouies, jusqu'à ce que, la persécution ayant cessé, les chrétiens furent libres de les rechercher et de les environner de leurs hommages 3 » (l5 novembre 95). Ainsi s'expriment les Actes de saint Eugène de Tolède, récemment mis en lumière par l'érudition moderne. Les actes authentiques de saint Sanctin de Meaux, retrouvés par nous dans un manuscrit d'Hinc-mar, appartenant à la Bibliothèque impériale, nous fournissent d'autres détails du plus haut intérêt. En voici quelques fragments 4 : « Saint Denys l'Aréopagite, converti et baptisé par l'apôtre Paul, fut ordonné évêque d'Athènes. Plus tard il eut la pensée de se rendre à Rome, dans l'espérance d'y revoir Paul, son maître, et le bienheureux Pierre qu'il avait déjà rencontré au tombeau du Seigneur. Il partit, après avoir, suivant une révélation qui lui fut faite, pourvu au gouvernement de l'Église d'Athènes. A son arrivée les deux apôtres avaient cueilli la palme du martyre, dans la persécution soulevée par la cruauté de Néron. Saint Clément, successeur de l'apôtre Pierre, accueillit Denys avec honneur. Après un certain intervalle de temps, il l'envoya, avec d'autres mission-

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1. Deuil. — 2 Marchais.

3. Actes de saint Eugène, compagnon de saint Denys l'Aréopagite, évêque de Tolède, martyr à Deuil, près Paris, édités pour la première fois d'après deux manuscrits de la Bibliothèque impériale. (Bonnetty, Annales de philosoph. chrétienne, octobre et novembre 1864.)

4.Passion de saint Sanctin, évêque de Meaux, envoyée par Hincmar à Charles le Chauve, et publiée pour la première fois sur le manuscrit 5549 de la Bibliothèque impériale de Paris, contemporain d'Hincmar lui-même. (Saint Denys l'Aréopagite, premier évêque de Paris. Appendice, n° 6, pag. 337.)

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p478      PONTIFICAT DE  SAINT ANACLET  (83-96).

 

naires, porter la semence évangélique dans les Gaules. Prêchant donc le nom de Jésus-Christ, et confirmant sa parole par des miracles, Denys parvint jusqu'à la cité des Parisii, d'où il envoya ses compagnons évangéliser les contrées voisines. Sanctin, ordonné par lui évêque, évangélisa d'abord la ville des Carnutes Chartres), et fut ensuite envoyé avec le prêtre Antonin au pays des Meldenses (Meaux). Quand le César impie, Domitien, second persécuteur après Néron, eut promulgué ses édits sanglants, Denys appela Sanctin et Antonin. Il leur prédit sa mort prochaine, leur recommanda de noter tous les incidents de son martyre futur et de les transmettre au pontife de Rome et à l'Église d'Athènes. Après que le bienheureux Denys eut consommé son sacrifice, Sanctin et Antonin partirent pour Rome. Ils y trouvèrent pour pontife Anaclet, Grec d'origine, né à Athènes, autrefois ordonné prêtre par le bienheureux Pierre. Ce fut à lui qu'ils transmirent le récit des actes glorieux et de la passion du bienheureux Denys. Ils revinrent ensuite à la cité des Meldenses, où ils continuèrent leur sainte prédication et leurs pieuses œuvres. Sanctin, plein de foi, de mérites et de vertus, termina paisiblement sa carrière et passa au royaume céleste. Antonin lui succéda sur le siège épiscopal, et après de longues années écoulées dans l'exercice de son ministère, chargé d'une glorieuse moisson d'âmes et de bonnes œuvres, il émigra vers le Seigneur. » Telle est la substance de cet antique monument de notre histoire gallicane. Le lecteur y aura sans doute remarqué, à propos de la succession des papes, une conformité rigoureuse avec l'ordre chronologique rétabli d'après les indications consulaires du Liber Pontificalis. Saint Denys quitte Athènes pour visiter les bienheureux Pierre et Paul à Rome. Il part l'année même du martyre des deux apôtres (66). Son voyage dut s'effectuer par terre. Nul doute que l'Aréopagite n'ait voulu successivement parcourir les contrées de la Grèce, de la Macédoine et de l'Illyrie, où la prédication de saint Paul avait fondé des Églises florissantes, dont il se proposait de donner des nouvelles au grand apôtre. Le court pontificat de saint Lin (66-67) s'écoula durant ce voyage, et quand saint Denys arriva à Rome, il y fut accueilli par le pape Clément

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p479 CHAP.   VII.   —  PONTIFICAT  DE  SAINT  AKACLET.                 

 

(67-76). Dans le système chronologique qui donnait au pontificat de saint Lin une durée de onze ans (67-78) et qui plaçait celui de saint Clément de l'an 91 à 100 de notre ère, on conçoit l'impossibilité absolue de faire concorder les indications des Actes de saint Sanctin avec la série gratuitement bouleversée des Papes. Il eût fallu supposer au voyage fait par saint Denys, d'Athènes à Rome, une durée de douze ans. Ce n'est pas tout. Quand Sanctin et Antonin viennent eux-mêmes, en l'an 95, apporter au pontife romain la nouvelle du glorieux martyre de l'Aréopagite, ils trouvent saint Anaclet sur le trône apostolique. C'est en effet, d'après la série des fastes consulaires du Liber Pontificalis, saint Anaclet qui siégeait alors. Mais dans le système hypothétique dont nous parlons, et qui fut trop légèrement adopté   par la critique  du XVIIesiècle, Sanctin et Antonin auraient dû rencontrer alors le pape saint Clément, dont le pontificat se trouvait reporté de l'an 91 à 100. C'est ainsi que l'étude sérieuse des monuments nous ramène au respect scrupuleux de la tradition de Rome. Saint Denys l'Aréopagite avait vu saint Clément créer l'institution des Notant, chargés de recueillir les Actes des martyrs. Sur le point d'inscrire lui-même son nom au catalogue des témoins  ensanglantés de Jésus-Christ, il veut que Rome en soit informée, et que le sang chrétien dirigé par Rome sur la terre des Gaules remonte  en quelque manière à sa source, lorsqu'il aura été répandu sous le glaive des bourreaux.  Denys se souvient d'Athènes, sa patrie, Église qui partage avec celle de Lutèce les affections de son grand cœur. Sanctin et Antonin doivent aller apprendre aux fidèles d'Athènes la glorieuse confession de leur ancien évêque. Mais Ana-clet, le pontife de Rome auquel Sanctin et Antonin s'adressent, est lui-même Athénien. Le texte des Actes mentionne expressément cette circonstance particulière. Elle explique en effet pourquoi les deux témoins ne poursuivent pas leur voyage jusqu'en Grèce. «Anaclet, Grec de nation, originaire d'Athènes,» se chargera, à ce titre, de transmettre aux chrétientés de sa patrie le martyre de son illustre compatriote. Ainsi  encore nous avons une preuve nouvelle à opposer à la critique qui prétendait identifier les deux

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p480   PONTIFICAT  DE  SAINT  ANACLET   (83-96).

 

pontificats de saint Clet et de saint Anaclet. Nous avons un nouveau témoignage de l'aréopagitisme de saint Denys de Paris; nous avons une preuve nouvelle du culte pieux dont les Églises primitives entouraient la mémoire de leurs fondateurs. Pendant que les chrétientés d'Achaïe envoyaient à tous les fidèles de l'univers les Actes de la passion de saint André, leur apôtre, les chrétientés des Gaules adressaient à Rome les Actes de la passion de saint Denys l'Aréopagite.

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