Daras tome 27
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CHAPITRE III.
Quand il s'agit du Saint‑Esprit, il y a certaines expressions qui ne s'entendent que selon la seconde règle.
5. Quant au Saint‑Esprit dont il n'a point été dit qu'il s'est anéanti lui‑même en prenant la forme de l'esclave, le Seigneur en parle cependant en ces termes : « Lorsque l'Esprit de vérité dont je vous parle, sera venu, il vous enseignera toute vérité; car il ne parlera point de lui-même; mais il dira tout ce qu'il aura entendu, et il vous annoncera les choses à venir. C'est lui qui me glorifiera, parce qu'il prendra de ce qui est à moi, et il vous l'annoncera. » (Jean, XVI, 13 et 14.) S'il n'avait point fait suivre ces paroles immédiatement de celles‑ci : « Tout ce qu'a mon Père est à moi; voilà pourquoi j'ai dit qu'il prendra de ce qui est à moi et vous l'annoncera, » (Ibid., 15) peut‑être pourrait‑on croire que le Saint‑Esprit est né du Christ, comme celui‑ci est né du Père. En effet, en parlant de soi, le Christ avait dit : «Ma doctrine n'est point ma doctrine, mais c'est la doctrine de celui qui m'a envoyé, » (Jean, VII, 16) et en parlant du Saint‑Esprit il dit : « Il ne parlera point de lui‑même; mais il dira tout ce qu'il aura entendu : » et encore: «Il prendra de ce qui est à moi et il vous l'annoncera; » (Jean, XVI, 13) mais comme il a donné la raison pour laquelle il a dit : « Il prendra de ce qui est à moi, » car il ajoute : «Or, tout ce qu'a mon Père est à moi; voilà pourquoi j'ai dit qu'il prendra de ce qui est à moi, » il ne reste plus qu'une chose à entendre c'est que le Saint‑Esprit tient du Père l'avoir, comme le tient aussi le Fils. Comment cela, sinon de la manière que j'ai dite plus haut en rappelant ces paroles : «Mais lorsque le consolateur sera venu, cet esprit de vérité qui procède de mon Père et que je vous enverrai de la part du Père, il rendra témoignage de moi?» (Jean, XV, 26.) Comme il procède du Père, il n'est point dit qu'il parle de lui‑même; et de même qu'il ne s'ensuit point que le Fils soit moindre que le Père, parce qu'il dit : « Le Fils ne saurait rien faire de lui‑même, il ne fait que ce qu'il voit faire au Père; » (Jean, V, 19) car il ne dit point cela de sa forme de Dieu, comme je l'ai déjà fait voir, et ces paroles n'indiquent point qu'il soit moindre que le Père, mais bien qu'il tient l'être du Père, ainsi il ne s'ensuit point des paroles citées plus haut, que le Saint-Esprit soit moindre que les autres personnes divines, parce qu'il est dit de lui « qu'il ne par-
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lera point de lui‑même, mais qu'il dira tout ce (qu’il) aura entendu,» (Jean, XVI, 13) car cela n'a été dit de lui qu'en tant qu'il procède du Père. Or, puisque le Fils tient l'être du Père, et que le Saint‑Esprit procède du Père, pourquoi ne sont-ils point tous les deux appelés Fils, tous les deux engendrés, pourquoi l'un est‑il Fils unique, et l'autre n'est‑il ni Fils, ni engendré? Que le Fils soit engendré, c'est ce que je démontrerai dans un autre endroit si Dieu m'en fait la grâce et autant qu'il me donnera de le faire (1).
CHAPITRE IV.
La glorification du Fils par le Père n'implique point inégalité entre l’un et l'autre.
6. Cependant que ceux qui ont pensé que cela même favorise leur manière de voir, comme pouvant démontrer que le Père est plus grand que le Fils, puisque le Fils même a dit : « Mon Père, glorifiez‑moi, » (Jean, XVII, 1) sortent maintenant de leur sommeil; car le Saint‑Esprit aussi le glorifie; est‑ce qu'il s'ensuit qu'il est également plus grand que lui? Mais si le Saint-Esprit ne glorifie le Fils que parce qu'il doit recevoir du Fils et qu'il ne doit recevoir du Fils que par la raison que tout ce que le Père a, le Fils l'a aussi (Jean, XVI, 14), il est manifeste que lorsque le Saint‑Esprit glorifie le Fils, c'est le Père qui le glorifie. Par où l'on reconnaît que tout ce qu'a le Père, non‑seulement est au Fils, mais encore au Saint‑Esprit, puisque celui‑ci a le pouvoir de glorifier le Fils que le Père glorifie. Si le glorifié est plus grand que le glorifiant, qu'on laisse au moins dans l'égalité ceux qui se glorifient l'un l'autre. Or, il est écrit que le Fils glorifie le Père : «Je vous ai glorifié sur la terre, dit‑il. » (Jean, XVII, 4.) Il faut bien prendre garde de penser que le Saint‑Esprit est plus grand que les deux autres personnes, par la raison qu'il glorifie le Fils que glorifie le Père, tandis qu'il n'est pas écrit qu'il soit lui-même glorifié ni par le Père, ni par le Fils.
CHAPITRE V.
Ni le Fils ni le Saint‑Esprit ne sont moindres, parce qu'ils sont l'un et l'autre envoyés.
7. Nos adversaires, convaincus d'erreur sur ce point, se retournent d'un autre côté, et disent: Celui qui est envoyant est plus grand que l'envoyé; par conséquent le Père est plus grand que le Fils, attendu que le Fils ne cesse de se présenter comme envoyé par son Père; mais il est plus grand que le Saint‑Esprit, puisque c'est de lui qu'il a parlé en ces termes: « Mon Père l'enverra en mon nom, » (Jean, XIV , 26) et le Saint‑Esprit est plus petit que l'un et que l'autre,
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(1) Voir plus loin, livre XV, chapitre xxv.
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attendu que le Père l'envoie, comme je l'ai déjà dit plus haut, et que le Fils l'envoie aussi comme il le dit lui‑même quand il s'exprime ainsi : «Mais si je m'en vais, je vous l'enverrai. » (Jean, XVI, 7.) Sur ce sujet, je demande d'abord à savoir d'où et où le Fils a été envoyé. Il dit lui-même : « Je suis sorti de mon Père et venu dans ce monde. » (Jean, XVI, 28.) Il suit de là, que sortir du Père, et venir dans ce monde, c'est ce qu'il faut entendre par être envoyé. D'où vient donc que le même Evangéliste dit, en parlant du Fils : « Il était en ce monde, ce monde a été fait par lui et le monde ne l'a point connu? » (Jean, 1, 40.) Puis il ajoute : « Il est venu dans son propre héritage. » Certainement il est venu là où il a été envoyé. Or, si c'est en ce monde qu'il a été envoyé, parce qu'il est sorti du Père, qu'il soit venu en ce monde et qu'il fût dans ce monde, il s'ensuit qu'il a été envoyé là où il était. D'ailleurs quand il est écrit dans le Prophète que Dieu a dit : « Moi, je remplirai le ciel et la terre. » (Jérém., XXIII, 24.) Si c'est le Fils qui a parlé ainsi, plusieurs veulent, en effet, que ce soit lui qui ait parlé aux prophètes ou dans les prophètes, où fut‑il envoyé sinon là où il était ? En effet, celui qui dit : « Je remplirai le ciel et la terre, » était partout. Si ces paroles, au contraire, sont du Père, où a‑t‑il pu se trou ver sans son Verbe, sans sa sagesse «qui atteint d'un bout du monde à l'autre, avec force et qui dispose tout avec douceur ? » (Sag., VIII, 1.) Mais jamais il n'a pu exister sans son esprit : par conséquent si Dieu est présent partout, son Esprit l'est également, d'où il suit qu'il était là même où il a été envoyé. Aussi celui qui ne trouvant point un seul endroit où il pût fuir la face de Dieu s'écriait : « Si je monte au ciel vous y êtes, si je descends aux enfers , je vous y trouve, » (Ps. CXXXVIII, 8) pour faire entendre que Dieu est présent partout, commence‑t‑il par nommer son Esprit; car il dit : «Où irai‑je pour me dérober à la présence de votre esprit ? et où fuirai‑je pour me cacher de votre visage ? » (Ibid., 7.)
8. Par conséquent, si le Fils et le Saint-Esprit n'ont été envoyés que là où ils étaient déjà, il faut chercher comment on doit comprendre cette mission, tant du Fils que du Saint-Esprit; car il n'y a que le Père dont on ne lise nulle part qu'il ait été envoyé. Or, voici ce que l'Apôtre écrit au sujet du Fils : « Mais lorsque le temps a été accompli, Dieu a envoyé son Fils formé d'une femme et assujetti à la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi. » (Galat., IV, 4.) «Il a envoyé, dit l'Apôtre, son Fils formé d'une femme. » Or, quel catholique ignore que par ce mot, une femme, l'Apôtre n'a point voulu indiquer la perte de la virginité, mais seulement
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la différence du sexe, par une tournure propre à la langue hébraïque ? En disant donc : « Dieu a envoyé son Fils formé d'une femme, » il montre assez que le Fils a été envoyé là où il a été formé d'une femme. Par conséquent en tant que né de Dieu, il était déjà en ce monde, et c'est en tant que né de Marie, qu'il a été envoyé et qu'il est venu en ce monde. D'où il suit qu'il n'a point pu être envoyé par le Père sans le Saint‑Esprit, non‑seulement parce qu'on comprend que le Père quand il a envoyé le Fils, c'est‑à‑dire quand il l'a formé d'une femme, ne l'a point formé sans son Esprit, mais encore parce qu’il est dit dans l'Evangile, de la manière la plus claire et la plus manifeste à la Vierge Marie demandant : « Comment cela se fera‑t‑il? Le Saint‑Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très‑Haut vous couvrira de son ombre. » (Luc, I, 34,35.) D'ailleurs c'est le Christ même qu'on entend dans le prophète Isaïe, parler ainsi de son avènement futur : «Et maintenant j'ai été envoyé par le Seigneur et par son Esprit. » (Isa., XLVIII, 16.)
9. Peut‑être ira‑t‑on jusqu'à me faire dire que le Fils s'est envoyé lui‑même, attendu que la conception et l'enfantement de Marie sont l'opération de la Trinité qui crée tout ce qui est créé. Or, comment se fait‑il, me diront‑ils , que ce soit le Père qui l'a envoyé, s'il s'est envoyé lui‑même? Je commencerai par leur répondre en leur demandant de me dire, s'ils le peuvent, comment il se fait que le Père l'a sanctifié, s'il s'est sanctifié lui‑même ? Car le Seigneur avance l'une et l'autre chose, et dit en effet : « Pourquoi dites‑vous que je blasphème, moi que mon Père a sanctifié et envoyé dans le monde, parce que j'ai dit que je suis le Fils de Dieu.)) (Jean, X, 36.) Et, dans un autre endroit : «Et, pour eux, je me sanctifie moi‑même. » (Jean, XVII, 19.) Je demande également comment il se fait que c'est le Père qui l'a livré, s'il s'est livré lui‑même? Or, l'Apôtre nous dit l'un et l'autre. En effet, voici comment il s'exprime : « Il n'a point épargné son Fils, mais il l'a livré pour nous. » (Rom., VIII, 32.) Or, il dit ailleurs en parlant de ce même Sauveur : « Il m'a aimé et il s'est livré lui‑même pour moi. » (Gal., 11, 20.) Je pense qu'on me répondra, si on comprend bien ces choses, que la volonté du Père et celle du Fils ne font qu'une seule et même volonté, et que leur opération est inséparable. C'est donc ainsi qu'on doit comprendre que son incarnation et sa naissance d'une Vierge, incarnation et naissance dans lesquelles on entend qu'il a été envoyé, ont été faites d'une manière inséparable par une seule et même opération du Père et du Fils, sans en exclure le Saint‑Esprit; car il est dit ouvertement : «Elle se trouva grosse =================================
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par l'opération du Saint‑Esprit.» (Matth., I, 18.) Si nous cherchions dans ce sens, peut‑être ce que nous disons paraitrait‑il plus clairement, à savoir comment Dieu a envoyé son Fils. Lui a‑t‑il ordonné de venir et le Fils est‑il venu en obéissant à cet ordre, ou bien le Père l'a‑t‑il prié de venir ou l'a‑t‑il seulement engagé à venir? De quelque manière que le Père s'y soit pris, il est sûr qu'il l'a fait par le moyen de la parole; or, la parole, le Verbe de Dieu, n'est autre chose que le Fils même de Dieu. Ainsi le Père l'ayant envoyé d'un mot, il se trouve qu'il a été envoyé en même temps par le Père et par le Verbe, d'où il suit que le même Fils a été envoyé par le Père et par le Fils, attendu que le Verbe du Père n'est autre que son Fils. En effet, qui serait assez profondément plongé dans des pensées sacriléges pour croire que le Père n'a produit qu'un Verbe temporel, pour envoyer son Fils éternel et le faire apparaître dans le temps revêtu d'un corps ? Mais il est sûr que c'est dans le Verbe même de Dieu, qui était au commencement en Dieu et qui était Dieu, je veux dire dans la sagesse même de Dieu, qu'il était avant le temps, au temps même où il devait se montrer dans la chair. Par conséquent, comme le Verbe était au commencement sans aucun commencement temporel, que le Verbe était en Dieu et que ce Verbe était Dieu, il se trouvait avant le temps dans ce Verbe, même au temps où le Verbe s'est fait chair pour habiter parmi nous. C'est lorsque cette plénitude des temps fut arrivée, que Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, c'est‑à‑dire né dans le temps, pour que le Verbe apparût aux hommes dans la chair, et le Verbe était avant le temps dans le Verbe, même au temps où il devait se faire chair, car l'ordre des temps est dépourvu de temps dans l'éternelle sagesse de Dieu. Comme c'est le fait du Père et du Fils, que le Fils apparût dans la chair, on a dit, avec raison, que celui qui a apparu dans la chair, a été envoyé, et que celui qui n'a point apparu dans la chair, l'a envoyé, attendu que les choses qui se passent au dehors, sous les yeux du corps, sont produites par l'être intérieur d'une nature spirituelle, et qu'ainsi c'est avec raison qu'on dit qu'elles sont envoyées. Or, la forme humaine qui a été prise par le Verbe, est la personne du Fils, non point celle du Père. On dit donc que le Père qui est invisible, ainsi que le Fils qui est invisible avec le Père, ont envoyé le Fils , parce qu'ils ont fait le Fils visible. Mais si le Fils en devenant visible avait cessé d'être invisible avec le Père, en d'autres termes, si la substance invisible du Verbe s'était changée, avait passé, s'était transformée en une créature visible, on comprendrait que le Fils a été envoyé par le Père, de telle sorte qu'il se trouverait seul envoyé sans être en même temps envoyant avec le Père. Mais comme il a pris la forme de l'esclave sans que la forme immuable de Dieu laissât de sub-
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sister, il est manifeste que son apparition dans le Fils est le fait du Père qui est invisible et du Fils qui est également invisible, en d'autres termes, que c'est par le Père qui est invisible et par le Fils qui est également invisible, que ce même Fils, devenu visible, a été envoyé. Pourquoi, dit‑il, donc : « Je ne suis pas venu de moi-même? » (Jean, viii, 42.) C'est en tant qu'ayant la forme d'esclave, par rapport à laquelle il a dit : «Pour moi, je ne juge personne, » (Ibid., 15) qu'il s'est exprimé ainsi.
10. Si donc on dit que le Fils a été envoyé parce qu'il est apparu dans une créature corporelle, bien que intérieurement et dans sa nature spirituelle, il fût toujours invisible aux yeux des mortels, il nous est facile de comprendre à présent pourquoi on dit aussi du Saint‑Esprit qu'il a été également envoyé. En effet, il s'est fait dans le temps une espèce de créature dans laquelle il put se montrer visiblement, soit lorsqu'il descendit sur le Seigneur même sous la forme corporelle d'une colombe, soit lorsque dix jours après son Ascension, il se fit tout à coup le jour de la Pentecôte un bruit comme celui d'un grand vent, et qu'il apparut comme des langues de feu qui se divisèrent et qu'il alla se reposer sur chacun des Apôtres. (Act., II, 2.) Cette opération rendue visible, et offerte aux regards des hommes, a été appelée la mission du Saint‑Esprit, non point que sa substance dans laquelle il est invisible et immuable, comme le Père et le Fils, ait elle‑même apparu, mais parce que les cœurs des hommes émus par des visions extérieures, se trouvaient portés par la manifestation temporelle de l'Esprit qui venait à eux, à l'invisible éternité du même Esprit qui est toujours présent.
CHAPITRE VI.
Le Saint‑Esprit ne s'est point uni la créature de la même manière que le Verbe s'est uni la chair.
Il. S'il n'est dit nulle part que le Père est plus grand que le Saint‑Esprit, ou que le Saint-Esprit est moindre que le Père, c'est parce que le Saint‑Esprit ne s'est point uni la créature dans laquelle il pût apparaître, de la même manière que le Fils de Dieu s'est uni le Fils de l'homme pour que la personne même du Verbe de Dieu fût présente dans cette forme, aux regards des hommes. Ce n'était point pour que le Verbe de Dieu eût cette forme, de la même manière que l'ont eue les autres saints et sages personnages, mais il l'a eue d'une manière plus excellente que tous ceux qui ont participé avec lui, » (Hebr., I, 9) non point que le Verbe eût quelque chose de plus que les autres saints et sages personnages, pour être d'une sagesse plus excellente que les autres, mais parce qu'il était le Verbe même. Autre chose est le Verbe
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dans la chair, autre chose le Verbe fait chair; en d'autres termes, autre chose est le Verbe dans l'homme et autre chose est le Verbe fait homme. Or, le mot chair est mis pour homme dans ce passage : « Le Verbe s'est fait chair,)) (Jean, I, 14) de même que dans cet autre : «Et toute chair verra également le salut de Dieu.» (Luc, III, 6.) En effet, ce n'est point de la chair sans âme et sans esprit qu'il s'agit là, mais ces mots, toute chair sont pour tout homme. Le Saint‑Esprit ne s'est donc point uni la créature qu'il a prise pour apparaître, comme le Verbe s'est uni la chair et la forme humaine qu'il a prises dans le sein de la Vierge Marie. En effet, le Saint‑Esprit n'a rendu bienheureux ni la colombe, ni le souffle impétueux, ni le feu, et ne se les est a point unis pour l'éternité dans l'unité et l'habitude de sa personne. Ou bien la nature du Saint‑Esprit serait muable et conversible, en sorte que toutes ces choses ne viendraient point de la créature, mais que lui‑même se tournerait par le changement tantôt en ceci, tantôt en cela, de même que l'eau se change en glace. Mais ces choses ont apparu, comme elles l'ont dû, dans leur temps, la créature servant la volonté du Créateur, et se convertissant, se changeant au gré de celui-ci qui ne cessa point de demeurer le même en soi, pour le signifier et le démontrer, selon qu'il fallait qu'il le fût aux hommes. Aussi quoique cette colombe ait été appelée l'Esprit, et qu'il ait été dit au sujet de ce feu : « Il leur sembla voir des langues de feu qui se partagèrent et qui s'arrêtèrent sur chacun d'eux : aussitôt, ils commencèrent à parler diverses langues, selon que le Saint‑Esprit leur donnait le don de les parler, » (Act. II, 3 et 4) pour montrer que ce feu de même que la colombe n'était autre chose que le Saint‑Esprit, cependant nous ne pouvons point dire que le Saint‑Esprit soit Dieu et colombe, ou Dieu et feu, de même que nous disons que le Fils est Dieu et homme, ni même comme nous disons que le Fils est l'Agneau de Dieu, non-seulement avec Jean‑Baptiste quand il dit : « Voici l'Agneau de Dieu, » (Jean, I, 29) mais encore avec Jean l'Evangéliste, quand il vit l'Agneau tué, dans son Apocalypse. (Apoc., V, 6.) Car cette vision prophétique n'a point été produite devant les yeux corporels par des formes corporelles, mais aux yeux de l'esprit par des images spirituelles de corps. Quant à cette colombe, au contraire, et à ce feu, tous ceux qui les virent les virent de leurs yeux. Il est vrai qu'au sujet du feu, on peut discuter la question de savoir s'ils l'ont vu de leurs yeux ou des yeux de l'esprit, à cause de la manière dont la phrase est conçue. En effet, l'auteur sacré ne dit point : Ils virent des langues divi-
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sées comme du feu; mais: «Il leur sembla voir.» (Act., II, 3.) Or, cette phrase : il m'a semblé voir, n'a point pour nous ordinairement le même sens que celle‑ci : J'ai vu dans la vision, par l'esprit, d'images corporelles; on a coutume de dire également : Il m'a semblé voir, et j'ai vu. Mais dans les choses qui ne sont perçues par les yeux qu'au moyen d'espèces corporelles, on ne dit pas ordinairement: il m'a semblé voir; mais: j'ai vu. Par conséquent, au sujet de ce feu, on peut se demander comment il a été vu, si c'est d'une vue intérieure et en esprit, comme si on le voyait hors de soi, ou bien, si véritablement il a été vu au dehors, par les yeux du corps. Pour ce qui est de la colombe qui descendit du ciel, au rapport de l'Evangéliste, sous une apparence corporelle, qui n'a jamais révoqué en doute qu'elle ait été vue des yeux du corps. Nous ne pouvons point non plus dire que le Saint‑Esprit est le feu ou la colombe, de la même manière que nous disons du Fils de Dieu qu'il est la pierre, il est écrit, en effet : «Or, la pierre c'était le Christ. » (I Cor., X, 4.) Car cette pierre comptait déjà parmi les êtres créés, et c'est par manière d'action qu'elle a été appelée le Christ dont elle était la figure, de même que cette autre pierre que Jacob plaça sous sa tête et qu'il oignit ensuite pour en faire la figure du Seigneur. C'est de la même manière qu'Isaac était le Christ, quand il portait le bois destiné à son sacrifice. (Gen., XXII, 6.) A ces créatures qui déjà existaient s'est ajoutée une certaine action figurative, et elles ne vinrent pas soudainement à l'existence uniquement pour être la figure des choses qu'elles représentent, comme cela a eu lieu pour la colombe et pour le feu qui me semblent plutôt avoir quelque rapport avec la flamme apparue à Moïse, dans le buisson ardent (Exod., III, 2), et avec la colonne précédant le peuple dans le désert (Exod., XIII, 21), ainsi qu'avec le tonnerre qui se fit entendre quand la loi fut donnée sur la montagne. (Exod., XIX, 16.) En effet, ces espèces d'êtres corporels ne sont venus à l'existence que pour être des figures de quelque chose et passer.
CHAPITRE VII
Doute au sujet des apparitions divines.
12. C'est donc à cause de ces formes corporelles, qui ne vinrent à l'existence temporelle que pour signifier et montrer le Saint‑Esprit comme il fallait qu'il le fût aux sens de l'homme, qu'on dit que le Saint‑Esprit aussi a été envoyé, mais il n'a point été dit qu'il fût moindre que le Père, comme le Fils l'est, à cause de sa forme d'esclave, parce que cette forme était inhérente à l'unité de la personne; quant à ces formes corporelles, elles n'ont apparu que pour un temps, afin de montrer ce qu'il était nécessaire de faire
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voir, et cessèrent d'exister après cela. Pourquoi donc ne dit‑on pas aussi du Père qu'il a été également envoyé, à cause des apparences corporelles, telles que le feu du buisson ardent, la colonne de nuée ou de feu, les foudres de la montagne et les autres choses qui ont apparu dans les circonstances où nous apprenons des Ecritures qu'il s'est entretenu avec les patriarches, si réellement il se montrait lui‑même aux regards des hommes par ces manières de créatures et ces formes corporelles et accessibles à des yeux d'homme? Si c'était le Fils qui se montrait ainsi, pourquoi n'est‑ce que si longtemps après, c'est‑à‑dire quand il a été formé d'une femme, selon ce mot de l'Apôtre: « Mais lorsque le temps a été accompli, Dieu a envoyé son Fils formé d'une femme, » (Gal., IV, 4) qu'on dit qu'il a été envoyé, puisqu'il le fut, bien auparavant quand il apparaissait aux Prophètes par le moyen de ces formes changeantes d'êtres créés? Ou bien, si on n'a pu dire avec justesse qu'il était envoyé que lorsque le Verbe s'est fait chair, pourquoi dit‑on que le Saint‑Esprit a été envoyé, lui qui ne s'est jamais incarné comme le Fils ? Si, au contraire, ces choses visibles qui nous sont signalées dans la loi et les prophètes ne nous montraient ni le Père, ni le Fils, mais seulement le Saint‑Esprit, pourquoi ne dit‑on également de lui, que maintenant qu'il a été envoyé tandis qu'il était, en effet, envoyé auparavant de toutes ces manières?
13. Dans cette question pleine d'obscurité, il faut d'abord rechercher, avec l’aide de Dieu, si c'est le Père, le Fils ou le Saint‑Esprit, ou bien si c'est tantôt le Père, tantôt le Fils et tantôt le Saint‑Esprit, ou enfin, sans aucune distinction de personnes, si c'est celui qui est appelé, le seul et unique Dieu, c'est‑à‑dire la Trinité même, qui apparut aux patriarches par le moyen de ces formes d'êtres créés. Après cela, quelque chose que nous trouvions ou qui nous semble, nous rechercherons si les créatures dans lesquelles Dieu s'est montré aux regards des hommes selon qu'il a jugé à propos de leur apparaitre alors, n'ont été formées que pour cette circonstance. Les anges eux‑mêmes qui déjà existaient alors, furent‑ils envoyés dans de telles conditions qu'ils parlassent au nom de Dieu, en empruntant à des créatures corporelles, leur apparence corporelle, pour accomplir leur ministère, selon qu'ils en avaient besoin, ou bien est‑ce leur corps auquel ils sont loin d'être assujettis, qu'ils tiennent au contraire dans la sujétion et qu'ils gouvernent à leur gré, qu'ils ont changé et converti en vertu d'un pouvoir que le Créateur leur aurait départi, dans les formes et apparences qu'ils ont voulu et appropriées à leur action? Enfin nous verrons ce que nous avions résolu de
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chercher, à savoir si le Fils et le Saint‑Esprit ont été envoyés auparavant, et, dans le cas ou ils l'ont été, la différence de cette première mission et de celle dont il est parlé dans l’Evangile; nous chercherons également si l'une des trois personnes a été envoyée avant que le Fils eût été formé de la vierge Marie, ou seulement quand le Saint‑Esprit est apparu sous la forme visible de la colombe, ou des langues de feu.
CHAPITRE VIII.
La Trinité tout entière est invisible.
14. Laissons donc de côté la pensée toute charnelle d'une nature du Verbe de Dieu et de sa sagesse telle qu'en demeurant toujours la même en soi, ne laissant point de renouveler toutes choses (Sap., VII , 27), et méritant de nous le nom de Fils de Dieu, non‑seulement elle soit sujette au changement mais encore soit visible; car avoir de telles pensées c'est apporter un cœur par trop matériel à la recherche plus audacieuse que religieuse des choses de Dieu. En effet, l'âme étant une substance spirituelle, et créée comme tout le reste, n'a pu l'être que par celui par qui tout a été fait et sans qui rien n'a été fait. (Jean, I, 3.) Or, quoique sujette au changement, cependant elle n'est point visible, comme nos adversaires ont cru que l'était le Verbe et la sagesse même de Dieu par qui cette âme a été faite, bien que cette sagesse ne soit pas seulement invisible, ce que l'âme est comme elle, mais encore immuable, ce que n'est point l'âme. En effet, c'est son immutabilité que donnent à entendre ces paroles de la sagesse : « Demeurant toujours la même en soi, elle ne laisse point de renouveler toute chose. » (Sap., VII , 21.) Mais nos contradicteurs voulant en quelque sorte prévenir la ruine de leur erreur en l'étayant par des témoignages puisés dans les saintes Ecritures, citent les paroles de l’Apôtre Paul, et n'entendent que du Père, non du Fils et du Saint‑Esprit, ce passage qui s'applique au seul et unique Dieu, en qui on comprend la Trinité même : « Au roi des siècles, immortel, invisible, à l'unique Dieu, honneur et gloire dans les siècles des siècles,» (1 Tim., I, 17) de même que celui‑ci: « Le seul bienheureux, le seul puissant, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs qui seul possède l'immortalité, qui habite une lumière inaccessible, que nul homme n'a vu et que nul ne peut voir. » (1 Tim., VI, 15.) Je pense avoir déjà dit assez longuement en quel sens on doit entendre ces paroles.
