Darras tome 16 p. 208
12. Les trois provinces de Neustrie, de Bourgogne et d'Austrasie s'agitèrent dans une émotion indescriptible. De toutes parts un cri d'horreur retentit dans les Gaules. L'indignation populaire redoubla quand on apprit que, sans attendre la réunion d'une assemblée des évêques et des leudes, au mépris des droits de
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1 S. Leadegar. vita seu pass., loe. cit.
2. S. Leodegur. vita seu pass., loc. cit.
3 Le corps de Clotaire III fut porté à sa mère sainte Bathilde, qui lui donna la sépulture dans l'abbaye de Chelles où son tombeau existait encore avant la révolution de 1793. Cf. D. Félibien, Bist. de l'abbaye de S. Denys, pag. 29.
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Childéric II, déjà régnant en Austrasie et frère aîné de la victime, Ébroïn venait de couronner le jeune prince Thierry III, à peine âgé de treize ans. Les messagers du maire du palais, en même temps que la notification de cet avènement, apportaient la défense à tous les évêques, barons, leudes, ducs et comtes de quitter leur province sous aucun prétexte. Il aurait été plus facile d'arrêter un fleuve débordé. Une assemblée, la plus nombreuse qu'on eût vue encore dans la Gaule mérovingienne, se réunit à Metz, porta Childéric sur le pavois et proclama la déchéance de son jeune frère. Une armée austrasienne se précipita dans la direction de Paris, accueillie sur son passage avec enthousiasme et saluée par les sympathies unanimes de la population. Ébroïn tremblant, éperdu, n'eut que le temps de se réfugier dans une basilique, sous la sauvegarde du droit d'asile. Tel autrefois l'eunuque Eutrope ébranlait de ses étreintes convulsives les colonnes de l'autel des douze Apôtres, à Constantinople. Léodégar ne se montra pas moins généreux que saint Jean Chrysostome1. « Le tyran des Gaules, dit l'hagiographe, se cramponnait à l'autel, pendant qu'on mettait la main sur les trésors amassés depuis tant d'années par son avarice, et qui furent dispersés en un clin d'œil. Les barons et les leudes voulaient le mettre à mort, mais il dut la vie à l'intervention du pontife Léodégar. Celui-ci, de concert avec quelques évêques associés à son œuvre de miséricorde, obtint que l'ennemi de l'Église fût sauvé par l'Église elle-même. On relégua Ébroïn au monastère de Luxeuil, pour lui ménager la faveur d'expier dans la pénitence ses nombreux forfaits. Malheureusement son âme, aveuglée par la poussière des convoitises humaines, ne devait pas s'ouvrir aux rayons de la sagesse céleste. Dans le tumulte des premiers instants, les leudes, qui s'étaient saisis de l'enfant royal Thierry, n'avaient pas respecté les droits de sa naissance. Ils lui coupèrent les cheveux, et le présentèrent en cet état à son frère Childéric II. « Comment veux-tu être traité? lui demanda Childéric. — En roi, répondit le jeune prince, avec un
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1 Cf. tom. XI de cette Histoire, pag. 164 et suiv.
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air de majesté qu'on n'eût pas attendu de son âge. Injustement dépossédé du trône, j'en appelle au jugement de Dieu, roi du ciel et de la terre. » Childéric ne se montra aucunement blessé de cette parole. Il confia son frère à l'abbé de Saint-Denys1, pour l'élever dans son monastère, avec ordre de laisser de nouveau croître sa chevelure. Le Dieu du ciel invoqué par l'enfant royal devait bientôt exaucer ses prières 2. »
13. A Luxeuil, Ébroïn ne se montra pas moins hypocrite qu'à la cour des rois. Il sollicita de l'abbé Windologus la faveur d'être admis au nombre des moines, prononça ses vœux, et obtint même outre la tonsure cléricale les ordres mineurs. Plus sincère, sa femme Leutrude, retirée au monastère de Notre-Dame de Soissons, profitait des conseils de l'abbesse Ethérie et donnait toutes les marques d'une édifiante résignation. Cependant Childéric, à la requête des leudes, promulgua dans les trois royaumes unis sous son sceptre une suite de décrets réparateurs. Chaque royaume était autorisé à suivre ses lois et ses coutumes telles que les observaient les anciens juges; les gouverneurs ne devaient plus passer d'une province dans l'autre, ainsi leur juridiction serait stable et régulièrement circonscrite; nul ne pourrait, à l'instar d'Ébroïn, assumer une tyrannie sans bornes et sans contrôle au mépris de ses égaux. « Ces mesures étaient sages, dit le chroniqueur. Elles furent inspirées par Léodégar, que le jeune prince retenait assidûment au palais afin de profiter de ses lumières. L'évêque d'Au- tun en effet possédait un génie vraiment restaurateur 3. Mais l'envie des méchants se réveilla, il devint l'objet des plus odieuses accusations. Tout ce que le roi faisait de bien ou de mal était indistinctement imputé à Léodégar comme un crime. L'homme de Dieu, sans autres armes que le bouclier de la foi, le casque du salut, le glaive de la parole divine 4, s'apprêta à sou-
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1 L'abbé de Saint-Denys était alors Chardericus, qui fut plus tard promu a l'épiscopat et occupa, selon quelques auteurs, le siège de Beauvais.
2. Vit. eeu pass. S. Leodegai:, cap. m.
3 Fenes namque illum restaurationis ratio manebat et consilium. (Anonym. Jlurbac, n» 10). —
4 Ephes., VI, 17.
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tenir cette lutte nouvelle contre l'antique ennemi 1. » Le roi venait, sans respect pour les lois ecclésiastiques, d'épouser sa cousine germaine, Bilihilde, fille de saint Sigebert d'Austrasie et sœur du malheureux proscrit Dagobert. L'évêque d'Autun montra en cette circonstance une énergie toute épiscopale. Insensible aux caresses ou aux menaces de Childéric, il osa lui dire que s'il ne rompait une alliance incestueuse, s'il ne mettait un terme à ses désordres et à ses crimes, la vengeance de Dieu le frapperait bientôt. Le roi parut d'abord ému de ces avertissements solennels, mais bientôt il prêta l'oreille à de jeunes courtisans pervers et indisciplinés, qui spéculaient sur les vices de leur maître. Il se laissa persuader que les décrets promulgués à la requête des leudes constituaient un attentat contre son autorité. Le maire du palais, Wulfoald, entra dans le complot. Il ne s'agissait de rien moins que d'assassiner Léodégar. « Tous ces esclaves des voluptés du siècle, dit le chroniqueur, redoutaient également l'homme de Dieu, qui détruisait leurs œuvres, et marchait inflexible dans le sentier de la justice. Le monde vieilli et appesanti dans le vice ne pouvait supporter la virilité du citoyen céleste 2. »
14. Il ne fallait plus à toutes ces haines conjurées qu'une occasion. Elle se présenta sous une forme très-inattendue. Childéric annonça l'intention d'aller passer la solennité pascale à Autun, où l'évêque s'était retiré. Une pareille détermination semblait indiquer un redoublement de faveur pour Léodégar. Les rois mérovingiens avaient en effet coutume de célébrer la Pâque dans une des villes importantes de la monarchie, à leur choix, au milieu d'un grand concours de peuple, de leudes, d'évêques, et avec de pieuses et bruyantes réjouissances. On tenait ordinairement dans le même lieu le champ de mai, pour traiter les grandes affaires de l'État. La cité d'Augustodunum vit donc affluer dans son sein, le dimanche des Rameaux 3 avril de l'année 673, une foule immense acclamant le cortège de Childéric II, de la reine
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1 Vit. seu pass. S. Leodegar., cap. iv. — 2. Vit. seu pass. S. Leodegar., cap.iv.
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Bilihilde et de sa mère Hymnehilde, veuve de saint Sigebert. Aux splendeurs de la cour se mêlaient celles du patrice de Marseille, Hector, appelé spécialement pour cette circonstance. Issu d'une des plus nobles familles gallo-romaines, Hector joignait à la noblesse de la naissance une rare distinction personnelle. Sa situation au midi de la Gaule, où il représentait la domination mérovingienne dans une cité environnée de tous côtés par les provinces soumises encore aux Visigoths d'Espagne, lui créait une existence assez semblable à celle d'un vice-roi. Ami de Léodégar, il venait, comptant sur ce patronage, soumettre au plaid royal et au jugement du champ de mai une revendication de droits patrimoniaux. Il avait épousé une riche héritière du pays des Arvernes, fille unique d'une pieuse veuve nommée Claudia. Celle-ci en mourant légua tous ses domaines à l'église et aux pauvres, déshéritant complètement sa fille. L'évêque de Clermont, Prœjectus (saint Priest ou Prix), désigné dans l'acte testamentaire comme exécuteur des volontés suprêmes de la mourante, s'était mis sur-le-champ en possession du legs. Or, aux termes de la loi romaine toujours en vigueur dans l'Arvernie et dans la province maritime de Marseille, une exhérédation aussi absolue dépassait le pouvoir de la testatrice. Les ayant cause étaient autorisés à poursuivre la nullité du testament devant les tribunaux compétents. A tout cela, Léodégar était complètement étranger. La revendication du patrice Hector, admissible en droit, était un de ces mille procès que chaque année les leudes portaient aux plaids nationaux pour y être jugés devant le roi par les jurisconsultes mérovingiens. L'histoire de l'abbaye de Saint-Denys nous fournit à la même époque des contestations analogues, terminées pacifiquement au tribunal des évêques et des leudes 1. Ce fut pourtant le prétexte choisi par le maire du palais, pour perdre l'évêque d'Autun. « Wulfbald inventa , dit l'hagiographe , toute une fable calomnieuse , dans le but de transformer l'amitié de Léodégar et de son hôte le patrice Hector en un complot tramé contre la monarchie.
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1 Cf. D. Félibien, Hist. de l'abbaye de S. Denys, pag. 29.
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Ensemble ils devaient se saisir de la personne du roi et tenter à leur profit une révolution 1. » Childéric ne demandait pas mieux que de se laisser effrayer par les mensonges de Wulfoald. On fit agir sur son esprit un reclus, qui occupait une cellule voisine du monastère de Saint-Symphorien, et dont la réputation de sainteté était grande alors dans la cité d'Autun et dans toute la province de Burgondie. «Marcolinus, c'était son nom, n'avait d'un reclus que la cellule, dit l'hagiographe, sans en avoir l'esprit. Il ne tarda guère à donner au public la preuve que la religion n'était pour lui qu'un masque, dont il abusa pour arriver aux dignités et aux honneurs du siècle. Je ne dirai donc rien de plus au sujet des scandales qui le signalèrent bientôt à l'indignation de tous 2. Le roi le considérait à l'égal d'un prophète ; il accueillit de sa bouche, comme autant d'oracles, les accusations déjà portées contre Léodégar par le maire du palais. La perte de l'évêque fut résolue 3. »
13. Un-message, expédié en toute hâte au pays des Arvernes, mandait au saint évêque Prœjectus de venir sur-le-champ à Augustodunum, pour y être confronté avec le patrice Hector. Prœjectus occupait glorieusement le siège des Avit et des Apollinaire. Descendant de ces nobles familles d'Arvernie dont autrefois les empereurs briguaient l'alliance, il avait été prévenu avant même sa naissance par les bénédictions du ciel. Sa mère Hélidia l'avait vu en songe déjà baigné de l'eau baptismale et du sang des martyrs. Elevé à l'école fameuse d'Iciodorum (Issoire), où des évêques se faisaient professeurs de droit romain, il se distingua entre tous ses jeunes rivaux par une intelligence et une aptitude merveilleuses, mais surtout par une angélique pureté. Prêtre, il se dépensa tout entier à évangéliser les peuples. On admirait à la fois ses austérités, son éloquence, le charme mélodieux de sa voix dans les psalmodies saintes. Porté par des acclamations unanimes au siège épiscopal
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1 Vit. seu pass. S. Leodegar., cap. v.
2. Nous ne pouvons que regretter le silence du chroniqueur sur un fait de notoriété publique alors qu'il écrivait, mais aujourd'hui complètement inconnu pour nous.
3 Vit. seu pass. S. Leodegar., cap. v.
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de Glermont, à la mort de Gérivald (G70), le ciel avait ratifié par de nombreux miracles le choix fait de sa personne. Quand le message inattendu de Childéric lui parvint, il se plaignit vivement d'être obligé de quitter son église et son peuple durant les solennités de la semaine-sainte, et voulut différer son départ. Mais les injonctions du roi et de Wulfoald étaient si pressantes qu'il dut se mettre immédiatement en marche. Il arriva à Autun le 8 avril, jour du vendredi saint. Le matin même, Léodégar s'était présenté à Childéric, et lui avait tenu ce langage : «J'ai fait le sacrifice de ma vie. Je suis innocent de toutes les accusations portées contre moi. Si vous persistez à vouloir ma mort, frappez-moi aujourd'hui même, et que mon sang se mêle à celui du Christ mis en croix sur le Calvaire. » Le fougueux mérovingien porta la main à sa framée ; il allait immoler cette noble victime : mais les leudes s'interposèrent, et le sang du pontife ne rougit pas encore le sol éduen. Prœjectus, survenant au milieu de cette tragédie dont il n'avait pas le moindre soupçon, se vit acclamé par toute la cour. A peine introduit au palais et mis en face d'Hector, on le pria d'expliquer les droits de son église à l'héritage de Claudia, et de confondre l'arrogance du patrice. Mais Prœjectus refusa absolument de répondre. « Les lois romaines, dit-il, aussi formelles sur ce point que les canons eux-mêmes, interdisent toute action publique ou privée durant les quinze jours de la solennité pascale1. » Comme on insistait, il renouvela plus énergiquement son refus, et finit par invoquer l'autorité de la reine Hymnehilde, « sous le patronage de laquelle, ajouta-t-il, les biens de son église étaient placés. » Wulfoald, qui portait la parole dans ce plaid, n'osa pas aller plus loin. Prœjectus se plaignit alors au roi et aux deux reines du mandat impératif qui l'avait arraché à son peuple et à son ministère pastoral ; il représenta vivement les fatigues d'un voyage précipité au milieu de montagnes couvertes de neiges;
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1 Cad. Theodos., leg, sub Arcad. Aug. II et Ruff. coss. : Ut actus omnes publici, sive privati, diebus quindecim paschalibus conquiescant. Ivon. Carnot., pag. 4, quasst. xlvi, Décret. Liberii papas : Ut in jejuniorum diebus nullœ lites, nullœ contentiones esse debeant. (Note de D. Pitra, Hist. de S. Léger, pag. 290.)
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l'injure faite à un vieillard, à un évêque, en des jours si saints. Il eut des accents d'une telle véhémence que Childéric et les deux reines, effrayés de son langage, lui demandèrent publiquement pardon, et le supplièrent de leur en donner un gage en officiant à la nuit solennelle de Pâques. Léodégar, présent à cette scène, mêla ses instances aux leurs ; mais Prœjectus refusa nettement et se retira au monastère de Saint-Symphorien 1.
16. La cause du patrice Hector restait donc juridiquement suspendue. Dieu n’ avait pas permis que l’intervention de saint Prœjectus aidât en quoi que ce fut de sacrilèges intrigues. Le respect de l'évêque de Glermont pour les règles canoniques l'avait préservé d'un tel malheur. La rage de Childéric et de Wulfoald contre le patrice Hector et contre Léodégar n'en fut que plus terrible. «Durant la veille sainte qui précède la Pâque, reprend l'hagiographe, le roi, au lieu de se rendre à la basilique, s'enferma avec quelques-uns de ses courtisans dans le monastère de Saint-Symphorien, et ne rougit pas de recevoir des mains de l'hypocrite Marcolinus la victime pascale. Dès l'aurore, ivre de vin et de fureur, il parut aux portes de l'église, brandissant son épée nue et criant : Léodégar, Léodégar ! — Ainsi vociférant, il arriva jusqu'au baptistère, où le pontife conférait le sacrement de la régénération aux catéchumènes. A la clarté des lumières resplendissantes, à l'odeur du chrême qui parfumait le saint lieu, il s'arrêta comme frappé de stupeur. L'évêque vint à lui : Me voici, dit-il. — Mais Childéric ne l'entendit ni ne le reconnut; il traversa l'église, et se rendit à la demeure épiscopale. La cérémonie, un instant interrompue, continua. Quand elle fut terminée, lorsque les autres évêques assistants eurent regagné les diverses maisons où on leur donnait l'hospitalité, Léodégar se présenta, intrépide, devant le roi. Il le trouva en proie à une vive irritation. D'un ton plein de douceur, l'évêque lui demanda pourquoi, au lieu d'assister paisiblement à la vigile sainte, il était venu troubler de sa colère la cérémonie du baptême. Childéric balbutia une réponse dont le sens
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1 Bolland., Âct. S. PrœjecL, 25 januar.
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p216 pontificat d'adéodat (672-676).
équivoque signifiait qu'il avait des raisons de se tenir en défiance. L'homme de Dieu comprit que sa propre vie et celle du patrice Hector étaient sincèrement menacées. Indifférent à ce qui touchait sa personne, il réfléchit que sa mort entraînerait le massacre de ceux qui l'aimaient, c'est-à-dire de la population entière d'Autun. Renonçant donc pour lui-même à la gloire du martyre, afin de ne pas ensanglanter sa ville épiscopale et les solennités de la résurrection, il salua le monarque, passa dans une salle voisine, où ses serviteurs lui offrirent un peu de vin pour ranimer ses forces. En buvant, il dit : Faites, Seigneur, que je n'aie plus que vous à servir et que, dégagé de tous les liens de ce monde, il me soit permis de m'en séparer ! — Puis il s'éloigna par la route qui menait à Besançon. Dans une direction tout opposée fuyait, avec son escorte, le patrice de Marseille. En apprenant cette double évasion, Childéric entra dans un nouvel accès de fureur : Qu'avons-nous fait? dit-il. Partez au plus vite; comment nous ont-ils échappé? Aux armes, mes jeunes Francs. A cheval, courez au patrice, courez à l'évêque ! — Hector fut atteint le premier. Il rangea en bataille sa petite troupe, qui se fit massacrer à ses côtés, et lui-même tomba percé de coups. Léodégar, le serviteur de Dieu, n'opposa aucune résistance aux cavaliers envoyés à sa poursuite. Leur chef, tout fier de sa capture et se promettant une récompense proportionnée à un tel service, le ramena à Childéric. Un conseil des leudes et des évêques se réunit au palais. Le roi voulait faire déposer canoniquement Léodégar. Enfin, cédant aux instantes prières du peuple d'Autun et surtout aux réclamations énergiques du pieux Ermenaire, abbé de Saint-Sym-phorien, il se contenta d'exiler l'homme de Dieu au monastère de Luxeuil1 » (10 avril 673).
17. La paisible abbaye reçut alors sous son toit, suivant l'expression d'un chroniqueur, « le loup et l'agneau, Ebroïn et Léodégar. » Ebroïn, la tête tonsurée et portant l'habit de moine, vint se prosterner devant le pontife, lui prodigua les témoignages
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1 Vit. seu pass. S. Leodegar., cap. v et vi; Patr. lat., tom. XCVI, col. 350-353.
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d'un inviolable attachement, et sollicita l'honneur d'être admis à vivre dans son intimité. Childéric, plus franc dans sa haine, envoya à Luxeuil deux de ses affidés avec ordre de poignarder Léodégar, s'il avait la témérité de mettre le pied hors du monastère. La précaution était superflue. Le pontife ne songeait qu'à servir Dieu dans la retraite. Volontairement il s'astreignit à toutes les prescriptions de la règle monastique. Assidu au chœur, il mêlait sa voix à celle des religieux qui chantaient jour et nuit le Laus perennis. Le prince, qui le faisait inutilement garder à vue, aurait eu au contraire besoin de rester lui-même sous sa tutelle. « Mais, dit Frédégaire, Childéric avait un caractère léger et impétueux, fait pour jeter dans la révolte la nation des Francs. Il provoquait autour de lui le scandale, dégradant son autorité, à tel point que la haine montant toujours ne s'arrêta pas même devant un attentat1. » Au milieu de l'exaspération croissante, un noble franc, nommé Bodilo, ayant osé faire quelques représentations au sujet d'un impôt arbitraire, Childéric le fit attacher à un poteau et battre de verges comme un esclave. Cet injurieux traitement révolta tous les leudes. Amalbert, Lupus, Ingolbert, toute une bande de conjurés, s'unissant à Bodilo lui-même, prirent rendez-vous dans la forêt de Lauconia, voisine de Chelles, profitèrent d'une chasse royale, surprirent Childéric 2 et le massacrèrent avec Dagobert son fils aîné et la reine Bilihilde sa femme (674). Un enfant au berceau, Daniel, échappa seul, grâce au dévouement d'une nourrice ; il fut élevé à Chelles par son aïeule sainte Bathilde, et vécut assez pour arriver plus tard au trône 3.
18. « La mort de Childéric ouvrit les cachots où gémissaient ses victimes, continue le chroniqueur. Pour les malheu- reux prisonniers ou proscrits qui retrouvaient les uns la liberté, les autres la patrie, ce fut comme le retour du printemps après
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1 Fredegar., Chronic. contiri., cap. xcv; Pair, lat., tom. LXXI, col. 666.
2. Le tombeau de Childéric II, trouvé en 1656 à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, portait l'inscription suivante : hic jacet hildericvs ii rex
ERANCORVM.
3. D. Pitra, Hist. de S. Léger, pag. 305.
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p218 PONTIFICAT d'adéodat (G72-GT6).
les désolations de l'hiver. » La cité d'Autun revit son glorieux évêque Léodégar. Il fit son entrée triomphale, escorté par saint Genesius, métropolitain de Lyon, par Diddo de Poitiers, son oncle, et par une foule de leudes qui formèrent une ghilde pour défendre à l'avenir l'homme de Dieu contre de nouveaux attentats. Ébroïn assistait à cette fête, où la ville éduenne, ornée de fleurs et de guirlandes, « s'était parée comme pour le retour d'un père sorti du tombeau. » Probablement il jura, ainsi que les autres seigneurs, de défendre désormais Léodégar et de mourir au besoin pour protéger la vie du « serviteur de Dieu, du père du peuple, » titres que la reconnaissance publique donnait à saint Léger. Les serments ne coûtaient rien à Ébroïn. A Autun, il était encore revêtu de son costume de moine, avec la tête rasée. «Dans cet accoutrement, il ressemblait, dit le chroniqueur, à Julien l'apostat. » Le lendemain, pendant que Léodegar, les évêques, les leudes neustriens et burgondes se dirigeaient vers l'abbaye de Saint-Denys pour couronner le prince Thierry, enfant de seize ans, frère puîné de Childéric et de Clotaire III, Ébroïn, qui faisait route avec eux, les quitta brusquement et se rendit en Austrasie. On s'inquiéta peu de la disparition du renégat. L'important était de donner un roi à la Gaule, et de tirer du cloître l'héritier légitime de la monarchie. Dans une assemblée nationale, le jeune Thierry fut porté sur le pavois. Leudèse, fils d'Erchinoald, fut élu maire du palais. Léodégar, après avoir prêté serment de fidélité au nouveau roi, revint dans sa ville épiscopale d'Augustodunum, confiant dans l'avenir et espérant que les plaies de la patrie allaient enfin se cicatriser (673).