Darras tome 27 p. 108
10. Ce document, qui n’est pas sans altération et sans lacune, se trouve ainsi daté d’une manière assez précise : il fut écrit daus la semaine qui précédait le honteux simulacre de Farta. Nul doute qu’Alexandre ne se soit hâté, vu les circonstances, d’adresser les mêmes informations à tous les princes comme à tous les prélats du monde catholique ; mais il ne faut pas s’étonner que Bologne ait dès le premier moment appelé son attention : nous en avons indiqué le motif, en retraçant l’importance de son école et la célébrité de ses docteurs, spécialement de Gratien dans le droit canonique. On comprend de quel poids serait leur opinion, combien il était nécessaire de les prémunir contre les faux rapports des schismatiques. Quelques-uns expliquent encore par un sentiment personnel cette lettre aux Bolonais, la première qu’une savante réunion ait reçue du Souverain Pontife; d’après eux, le jeune Roland aurait professé le droit à Bologne avant de posséder un canonicat à Pise. Dès que l’usurpation fut complétée par une cérémonie sacrilège, Octavien ne perdit pas non plus le temps ; mais il fit aussi son encyclique, qui vraiment ne mérite pas d’être citée1. Le grand annaliste Baronius la stigmatise en disant qu’elle semble avoir été dictée par le père du mensonge. Il est certain que les mensonges n’y manquent pas, bien qu’elle soit fort courte : l’antipape ment quand il affirme que dans la double élection la plupart des cardinaux évêques s’étaient prononcés en sa faveur, alors qu’il n'en eut pas un pour lui ; il ment quand il ajoute que son nom fut acclamé par le peuple romain, puisqu’il ne recueillit guère que des imprécations et des huées. On pourrait relever d’autres mensonges, à peine moins impudents, mais non plus excusables. Tel cependant ne nous paraît pas le trait distinctif de cette lettre ; elle est plutôt un monument d'adulation et de lâcheté. Timide, incolore, insignifiante par elle-même, elle ne semble avoir été composée que pour
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1 Elle l'est par l'historiographe césarien, Radevic. in Frid, n,50.
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plaire à l’empereur : l’image de César est empreinte à chaque phrase. A la première déjà, l’auteur met sur un pied d’égalité son zèle pour l’honneur de l’empire et son affection pour l’épouse de Jésus-Christ. Il implore ensuite, comme à genoux, avec d’humbles prières, la protection du« très-invincible empereur, établi par Dieu même l’avocat et le défenseur des droits de son Eglise, » maintenant personnifiée dans Victor.
11. A l’entendre, l’élection du chancelier Roland est le résultat d’une conspiration dans laquelle a trempé Guillaume de Sicile. Voilà le trait empoisonné ; c’est par là que l’antipape termine. II sait à quoi s’en tenir sur la valeur de cette assertion ; mais il en connaît égalemment la portée : elle n’en est que plus lâche et plus perfide. Avec le fantôme du Sicilien, il irrite la colère et seconde les calomnies du Teuton. Cette pièce ne resta pas isolée; les partisans de Victor crurent devoir l’appuyer par une circulaire, qui n’en est en réalité que la copie. Leur nombre avait augmenté dans l’intervalle, mais de deux seulement ; ce qui ne changeait en rien la position respective. Après Imar, Jean et Gui, figurent dans cette pièce deux cardinaux diacres parfaitement inconnus. Ils insistent sur les mensonges entassés par leur digne chef, avec une légère variante touchant la prétendue conspiration qu’ils font remonter au règne d’Adrien. Ils inventent de ténébreux conciliabules, où l’on aurait alors résolu d’excommunier l’empereur et de ne choisir pour Pontife, quand viendrait le moment, que l’un de ses irréconciliables adversaires. En ce qui regarde l’élection, ils dénaturent absolument les faits de la même manière. Leurs conclusions, dénuées de tout fondement, n’offrent pas une nuance qui les distingue du document antérieur. Ce zèle pour l’erreur et le schisme eut peut-être un heureux effet, celui d’exciter l’émulation du Sacré-Collège pour l’union et la vérité. Les cardinaux fidèles, c’est-à- dire tous les cardinaux, moins les cinq mentionnés tout à l’heure, prirent la détermination d’informer à leur tour les prélats de l’Église universelle, et d’écrire directement à l’empereur, non pour le mettre en garde contre les manœuvres opposées, sa complicité dans l’intrusion et son entente avec l’intrus étant chose manifeste,
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mais pour le détourner, s’il était possible, de la voie dans laquelle il marchait. Par une sorte d’artifice oratoire ils lui parlent néanmoins comme s’il ignorait les iniquités commises, dans le but de les lui faire mieux sentir. Leur langage est digne et noble, quoique prudent et réservé.
12. « Plus est grande, disent-ils, la puissance qui vous est dévolue par la divine providence, plus est élevé le rang que vous occupez parmi les mortels et que personne ne conteste ; plus aussi l’impériale majesté vous impose le devoir d’honorer la sainte Eglise Romaine et de pourvoir à sa sécurité, puisqu’elle est spécialement votre unique mère1. C’est dans le malheur surtout que vous devez lui témoigner votre piété filiale. Or, les perturbations qu’elle a subies dans ces derniers jours et les injures qu’elle subit encore de la part de ceux qui comptaient au nombre de ses enfants, nous avons la stricte et rigoureuse obligation de les dénoncer à votre excellence. » Vient ensuite le récit, toujours identique, de la violente usurpation accomplie par Octavien ; et les cardinaux ajoutent, signalant de nouveaux faits qui rentrent dans le domaine de l’histoire : « Sache de plus votre majesté que le comte palatin, pesant sur cette usurpation sacrilège, n’a cessé de tourmenter par tous les moyens imaginables le Pontife légitimement élu, le vrai Pape Alexandre, et nous tous ses fidèles serviteurs. Otton semble avoir pris à tâche d’implanter la désunion dans l’Eglise de Dieu. Contre toute justice, il est entré dans la Campanie et dans le patrimoine de S. Pierre, accompagnant partout l’apostat, lui donnant sur ces terres une domination usurpée, ne reculant devant aucune mesure pour arriver à ses fins. Nous donc, et toute l’Eglise catholique avec nous, venons conjurer votre excellence d’examiner avec uu soin religieux ce que lui commandent, devant ces usurpations réitérées, et le salut de son âme et l’honneur de son gouvernement. Voyez sans illusion quelle conduite vous avez à tenir, soit envers l’Eglise Romaine, soit envers son unique époux Jésus-Christ notre divin Maître, sans qui nul ne peut ni conserver un royaume ter-
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1 Radevic. in Frid n, 53.
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restre, ni conquérir un royaume éternel. "Voyez si votre dignité même, ce glorieux titre d’empereur, ne vous oblige pas à la défendre, à la soutenir de tout votre pouvoir, contre les schismatiques en particulier et les hérétiques. De notre côté, nous avons le désir sincère de vous rendre tout honneur, de concourir même à l’augmentation de votre gloire. Mais nous vous adjurons aussi, nous vous supplions avec instance d’aimer et d’honorer l’Eglise votre mère, de lui garantir la paix et la tranquillité, comme il convient à votre puissance impériale, et de ne pactiser en aucune façon avec l’injuste envahisseur du trône apostolique. »
13. Cette lettre resta d’abord sans réponse. Mis en demeure de s’expliquer, Barberousse garda le silence. Couvrant son impiété du voile de la religion, il fit seulement entendre qu’un pareil différend ne pouvait être vidé que par un concile1. Il l’était déjà, dans son cœur, ou dans les plans de sa politique, en faveur d’Octavien ; et le concile, il comptait bien le mener à son gré, le présider en personne, après s’être arrogé le droit de le convoquer. Ecoutons à ce sujet le complaisant historiographe qui continue l’œuvre d’Otton de Preisingen; il paraît croire à l’impartialité de l’astucieux monarque, il se croit lui-même impartial. «Touché de la désastreuse alternative où la société chrétienne est placée, Frédéric a résolu, les princes étant consultés, de faire en sorte que ni l’Église ni l’état n'aient à souffrir du schisme qui s’annonce2. Apprenant que les deux élus, après leur consécration épiscopale, se condamnaient et s’anathématisaient réciproquement, il jugea que l’autorité seule d’un concile pourrait mettre un terme à ces divisions. Estimant en outre qu’il avait le pouvoir de le convoquer à l’exemple des anciens empereurs, tels que Théodose, Justinien, Charlemagne, il s’affermit dans son projet ; et, comme la décision ne pouvait être légitime, à moins que les deux partis ne fussent présents au débat, il envoya deux hommes prudents et vénérables, chargés d’un rescrit impérial, ou d’une lettre de convocation pour
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1. Radevic. in Frid. », 54.
2. Ibi'l. 55.
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chacun des contendants. Les délégués étaient Hermann évêque de Verden et Daniel de Prague. »
14. Le pouvoir que s’arroge ici Frédéric est une flagrante usurpation ; il prend tout simplement la place du pape, à qui seul appartient ce pouvoir. Les exemples dont il s’autorise, loin de militer en sa faveur, le condamnent et le confondent. Ces empereurs qu’il prétend imiter se montrèrent toujours envers l’Eglise Romaine des enfants respectueux et soumis, tandis qu’il est en pleine révolte contre elle, et déjà sous un pontife incontesté. A-t-il donc sitôt oublié sa conduite à l’égard d’Adrien IV? Jamais ces mêmes empereurs n’agirent en dehors de l’autorité pontificale, jamais surtout dans une question de cette gravité, qui d’ailleurs est tranchée d’avance. Il a beau protester qu’il veut uniquement la justice et la vérité ; ses réelles intentions se dévoilent dès les premiers mots qu’il adresse au vrai Pape : la suscription de sa lettre est un insultant défi. Ce n’est pas au Pontife Alexandre, c’est au chancelier Roland qu’il envoie ses orgueilleuses salutations 1. La suite ne dément pas le préambule. Après un emphatique exposé de ses droits et de ses prérogatives comme empereur, de sa sollicitude pour l’Eglise, de son amour désintéressé pour la Religion, des périls qui menacent l’une et l’autre, le Teuton daigne annoncer qu’une cour plénière sera tenue à Pavie, dans l’octave de l’Epiphanie, et que cette assemblée générale, à laquelle il a convoqué, dit- il, non seulement les archevêques, évêques, abbés et hauts dignitaires de ses états, mais encore ceux des états étrangers, d’Angleterre, de France, d’Espagne et de Hongrie, avec mission de prononcer en dernier ressort sur la difficulté pendante, d’adjuger définitivement le trône apostolique. «Nous vous mandons, poursuit-il, nous vous ordonnons, de la part du Dieu tout-puissant et de toute l’Eglise Catholique, de venir à cette cour pour entendre son jugement et vous y soumettre. Si telle est votre intention, les deux vénérables évêques nos délégués vous faciliteront ce voyage, ainsi
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1.« Fridericus, Dei gratia'Romanorum imperator et semper Auguslus, Ro-lando cancellario eœterisque cardinalihus... «.
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que le comte palatin notre parent. Si vous refusez de vous rendre, Dieu jugera. Pour nous, avec le secours de sa grâce, nous assurerons comme il convient à notre dignité l’exécution de la sentence. » Octavien est invité ; mais la lettre à son adresse n’a plus ni ce ton arrogant ni cette injonction comminatoire. Dans la suscription il reçoit et le nom de Victor et le titre de pape.
§ III UN GRAND PAPE
15. Devant cette hostilité déclarée, quelle sera l’attitude d’Alexandre? à quoi se résoudra-t-il? comment accueillera-t-il l’ambassade et la missive impériales? Revenons aux Actes de son Pontificat; la scène est d’une importance exceptionnelle : « Persuadé qu'il était en son pouvoir d’anéantir la liberté dont le Seigneur lui-même a doté son Eglise, et de faire asseoir à son gré sur le siège Romain une de ses créatures, l’empereur avait expédié les évêques de Verden et de Prague, inféodés à ses projets, vers les membres du Sacré-Collége qui s’étaient retirés avec le pape Alexandre dans la ville d’Anagni. Dès leur arrivée, qui ne se fit pas attendre, ils entrèrent au palais, puis s’assirent à côté des cardinaux, en présence du Pontife, sans lui donner aucun signe d’attention ou de respect. Leur maître se serait montré plus décent et moins superbe. Exagérant par l’orgueil du maintien l’inconvenance des paroles, ils débitèrent ce que le tyran leur avait imposé ; ils présentèrent sa lettre scellée de la bulle d’or. Quand les frères réunis en eurent entendu la lecture, qui concordait si bien avec le discours, ils furent dans la terreur et l’angoisse. D’un côté, s’offrait à leurs yeux la persécution exercée par un prince aussi puissant ; de l’autre la liberté de l’Eglise indignement sacrifiée, sur le point d’être anéantie. On délibère longtemps dans une agitation extrême ; mais les lâches conseils de la peur cèdent aux généreuses inspirations de la conscience : tous ont résolu de braver la mort même, plutôt que d’abandonner leur devoir et leur chef.
16. Alexandre, se levant alors au milieu des clercs et des laïques, répond aux émissaires de César : « Nous reconnaissons l’empereur
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comme le protecteur spécial de l’Eglise Romaine ; la dignité qui lui fut conférée l’investit de cette noble charge. Nous entendons, par conséquent, si lui-même n’y met obstacle, l’honorer plus que tous les autres souverains, garantir sa primatie dans les choses qui ne porteront pas atteinte au Roi des rois. Dès qu’on demande une concession incompatible avec cet honneur suprême, tout grand que nous paraisse l'empereur, nous devons respecter et craindre par dessus tout celui qui peut perdre l’âme et le corps, en les précipitant dans les flammes éternelles. De là notre étonnement et notre douleur, quand nous voyons un prince qui nous est si cher, dont nous désirons sauvegarder l’excellence, nous dénier, ou mieux dénier au bienheureux Pierre, à la sainte Eglise Romaine l’honneur qui nous appartient. Dans ces lettres que vous portez de sa part, il dépasse les limites toujours respectées par ses prédécesseurs et qui sont assignées à sa puissance. Comment a-t-il osé, sans le consentement du Souverain Pontife, sans l’en avoir même instruit, indiquer un concile, et nous citer par devant cette assemblée, comme si nous étions sous sa dépendance ? Or, s’il est un droit constant transmis à Pierre, et par lui à l’Eglise Romaine, dont il fut par Dieu le maître et le fondateur ; s’il est un privilège concédé par Jésus-Christ notre seigneur, consacré par la tradition et l’enseignement des Pères, conservé jusqu’à nos jours, dans l’infortune comme dans la prospérité, signé même avec le sang, lorsqu’il a fallu ce témoignage, c’est le droit, c’est le privilège qu’elle a de juger les causes de toutes les Eglises sans appel, et de n’être elle- même jugée par personne. Non, nous ne pouvons pas voir celui qui devrait la défendre fouler aux pieds son autorité, écrire à sa mère comme on n’écrirait pas à la plus humble servante ; nous ne saurions le tolérer. Quant à comparaître devant la cour du prince pour entendre notre jugement, ni les canons ecclésiastiques ni les anciens docteurs ne nous le permettent. Les seigneurs particuliers, les patrons des Eglises les moins importantes ne prenant pas sur eux les décisions qui touchent aux matières spirituelles, mais les renvoyant toujours soit au métropolitain, soit au Siège Apostolique, ne serait-ce pas encourir l’animadversion du ciel et la réprobation
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de la terre que de fléchir sur ce point ? Si, par ignorance ou par pusillanimité, ce qu’à Dieu ne plaise, cet ordre était interverti de nos jours ; si l’Eglise, rachetée par le sang divin, était maintenant réduite en servitude, la malédiction retomberait justement sur nous. A l’exemple de nos Pères, qui donnèrent pour elle, leur propre sang, pour elle s’il le faut, pour la conserver pure et libre, nous affronterons les derniers périls. »
17. Voilà le grand Pape qui se révèle ! Tout grandit et s’illumine autour de lui. Les vaillants athlètes des temps passés nous semblent revivre en Alexandre. S’il eût cédé ou chancelé même devant le César allemand, Rome eût paru suivre Constantinople. Et cependant César était en Italie, à la tête d’une formidable armée, à deux pas de la ville éternelle. Ses représentants, oubliant leur caractère épiscopal pour ne se souvenir que de leur rôle, ne dissimulèrent pas l’indignation que leur causa cette ferme réponse ; ils ne surent ni respecter ni comprendre une telle magnanimité. S’éloignant au plus vite, ils se rendirent à Segni, résidence temporaire d’Octavien ; admis à son audience, et voyant en lui, non le chef de l’Eglise, mais l’idole d’un second Nabuchodonosor, ils tombèrent la face contre terre pour l’adorer, c’est l’expression de l’historien anonyme. Le comte palatin, ce digne parent de Barberousse, imita leur idolâtrie. Tous obéissaient au mot d’ordre, sans y rien changer. Dans cette Babylone, pas de Daniel, bien que l’évêque de Prague porte ce nom par une amère ironie. Quant à celui de Verden, stigmatisé par l’investiture impériale, il ne démentait pas ses débuts. Enivré de tels hommages et les prenant peut-être au sérieux, l’antipape se croyait désormais assuré du triomphe. Le pouvoir matériel était tout, dans son opinion. Se doutait-il qu’il en existât un autre? De ce côté avaient toujours été dirigées ses génuflexions et ses intrigues. Son ambition datait de loin, elle ne s’était pas toujours tenue dans l’ombre. Du vivant même d’Adrien il avait dans une circonstance, disait-on, été sur le point de lui disputer la tiare. « Fils ingrat et maudit, ce serait alors écrié le Pape, tu ne l’auras pas maintenant ; tu ne l’auras que trop dans la suite, pour ton malheur et le malheur du monde catholique. » La prophétie était en partie
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réalisée ; il fallait écraser la concurrence et détourner le pronostic malheureux. L’antipape y travaillait par lui-même, bien que son espoir fût principalement basé sur la puissance impériale. Les souverains étrangers viendraient à leur tour; Barberousse cherchait à les enlacer dans ses habiles manœuvres ; il se flattait de tenir déjà le roi d’Angleterre. C’était une illusion ; le grand évêque Arnoulf, qui depuis dix-huit ans occupait avec tant d’éclat le siège de Lisieux, et qu’on regardait comme la principale lumière de l’Eglise occidentale depuis la mort de S. Bernard, avait prémuni le monarque qui lui donnait sa confiance et le traitait en ami. Le zèle de ce prélat pour le Pape légitime nous est attesté par un monument dont la place est marquée dans l’histoire.
18. C’est une lettre assez étendue que l’incomparable Abbé de Clairvaux n’eût pas désavouée ; il écrivait au nouveau Pontife : « Béni soit Dieu Père de Jésus-Christ notre Seigneur, qui ne cesse d’aimer et de protéger son Eglise, l’épouse immaculée de son Fils. Si de temps en temps il permet qu’elle soit tourmentée par l’injustice, il proportionne le secours à la tentation, afin qu’elle puisse en triompher1,et que les portes de l’enfer ne prévalent jamais contre elle 2. Au fond, tout concourt à son bien ; elle est comme l’or éprouvé dans la fournaise : tous les événements ont pour résultat d’embellir sa couronne, l’adversité la rend plus forte, et la persécution, plus prudente. Le Seigneur, dans son inépuisable miséricorde, lui tient en réserve pour le temps de la tribulation, des hommes vaillants et sages, capables de repousser l’audace des méchants ou de déjouer leur astuce. Nous l’avons clairement vu sous le pape Innocent de sainte et glorieuse mémoire; il renversa l’apostat qui s’élevait contre le nom et le culte de Dieu, et que soutenaient dans sa révolte la noblesse du sang, l’abondance des richesses, l’éloquence au service de l’iniquité, la prudence du siècle, la faveur des puissants. Par l’intrépide athlète, la vérité triompha de l’erreur, l’humilité vainquit l’ambition, l’usurpation tomba de-
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1. ICorinth.TL, 13.
2. Matth.xvi, 18.
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vant
la justice. Nous avons vu l’empire exalté sur la terre, portant haut sa tête
comme le cèdre du Liban : nous ne fîmes que passer, il n’était déjà plus ; nous
le cherchions, sans retrouver même sa place 1; il n’avait pas été
jugé digne d’avoir un tombeau parmi les morts, une inscription sur la pierre
sépulcrale. L’oint du Seigneur était glorifié, l’unité de l’Eglise reconstituée
dans sa personne, son pouvoir reconnu dans le monde entier. Que les schismes
aient souvent éclaté dans l’Eglise Romaine, les peintures étalées sur les murs
du palais de Latran le montrent à tous les yeux. Les auteurs de ces schismes
sont là sous les pieds des Pères catholiques, leur servant d’escabeau ; la
sagesse par sa propre puissance écrase la tête des superbes et des grands. Le
trône de votre auguste apostolat ne devait pas rester sans escabeau, il fallait
que cet escabeau fût en rapport avec sa magnificence. Les craintes excessives
de votre humilité, qui vous firent repousser la dignité suprême, cette lutte
obstinée contre les cardinaux vous imposant leurs suffrages, est momentanément
punie ; mais votre victoire n’est pas douteuse et ne saurait être éloignée.
Bientôt, par la volonté divine, renaîtront le calme et la sérénité, l’unité
catholique sera rétablie, de tous les points du monde les fidèles accourront à
vos pieds.
19. « En attendant cet heureux jour, que d’autres s’attardent, que l’ambition ou l’intérêt les retiennent un moment loin de vous, qu’une téméraire et détestable envie soulève des obstacles ; pour moi, quoique le plus petit de tous, j’embrasse avec autant d’ardeur que les plus grands la gloire de votre promotion ; je vous reconnais l’Apôtre du Christ, le successeur de Pierre, le pasteur et l’évêque de tous ceux qui portent le nom de chrétiens ; avec vous je professe l'unité catholique. Je me réjouis parce que le jour désiré, le jour de l’allégresse, est enfin venu ; il ramène, nous en avons la conviction, la couronne pour les vertus, la verge pour les vices, la crainte pour les tyrans, la liberté pour l’Eglise. Oui, je suis dans la joie, parce que désormais la parole de Dieu ne sera pas enchaînée ; elle est vraiment dans votre bouche, et sans aucun effort elle accom-
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1. Psalm. xxxvi, 35, 36.
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plira ce qu’on regardait comme impossible. Aussi me serais-je empressé d’aller baiser les pieds de votre Béatitude, afin que votre bénédiction, qui de près doit être plus abondante, inondât mon aridité, si le zèle pour votre service ne m’eût avant tout occupé. Dès que la nouvelle de votre légitime élection et de l’audace opposée a frappé mes oreilles, je me suis bâté de la porter à la connaissance du roi ; pendant que son esprit était libre encore, j’ai voulu, remplissant un devoir, lui présenter la justice de votre cause, de peur que l’astuce des méchants ne trouvât une occasion de vous devancer, Après une hésitation passagère, l’Esprit-Saint agissant dans son cœur, il m’a donné sa parole, d’un air ferme et joyeux, qu’il n’admettrait d’autre Pontife que vous. Ayant aussitôt reçu de l’empereur, à qui semble l’unir une étroite amitié, entretenue par un commerce fréquent de missives et d’ambassades, la prière écrite de surseoir à sa décision, il a préféré ne point lancer à cette heure un édit général, pour éviter toute apparence de précipitation et tout sujet de froissement ou de lutte ; mais cela ne l’a pas empêché de vénérer votre nom ni ne l’empêchera d’accueillir respectueusement vos lettres ; moins encore voudrait-il gêner quelqu’un de nous en ce point. Il a pensé que les actes auraient plus de valeur et de portée qu’une proclamation retentissante. L’autorité de votre Apostolat ne saurait être pour lui l’objet d’un doute. Quel que soit le parti qu’embrassera le monarque germain, s’il erre, notre roi ne le suivra pas dans son erreur; du reste, j’aurai soin de veiller autour de sa personne, pour ne pas laisser prévaloir les perfides conseils, pour qu’il reste inébranlable dans son obéissance. Heureux m’estimerai-je si dans cette occasion ou dans toute autre, je suis agréable à votre bonté, si vous daignez vous souvenir de mon dévouement à votre cause, parmi tous ceux qui vous seront témoignés. Il me semble bon, oserai-je ajouter, que vous ne perdiez pas une circonstance favorable pour visiter incessamment toutes les contrées, en leur envoyant vos nonces ou vos lettres. Vous les accoutumerez ainsi au nom du Pontife et de plus à son autorité 1. Personne n’aura
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1.Asnolf. Lesov. Epist. xxi ; — Patr. lat. tom. cci, col. 35-37:
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l’audace de rejeter vos écrits ou de s’insurger contre vos ordres. »