Darras tome 27 p. 13
§ II. AUX PORTES DE ROME.
9. D’un autre côté, Frédéric Barberousse, après ses tristes exploits dans la Lombardie et la Ligurie, s’était rapidement acheminé vers Rome.Tout annonçait un ennemi plutôt qu’un défenseur. A la nouvelle de son approche, le pape Adrien, qui résidait alors à Viterbe, réunit le conseil des cardinaux pour délibérer sur la conduite à tenir dans d’aussi graves conjonctures. A ces délibérations furent appelés Otton Frangipani, dont la famille soutenait depuis quelque temps avec un dévouement sincère, ainsi que nous l’avons dit, la cause du Souverain Pontife, et le Préfet de Rome, Pierre de Léon, qui désormais osait se prononcer pour la même cause. Il fut décidé qu’on enverrait une ambassade au roi de Germanie. Le cardinal Jacques du titre des SS. Jean et Paul, Gérard de Sainte-Pudentienne, inopinément rendu à la santé, et Grégoire du titre de Sainte-Marie dans le Portique, furent les ambassadeurs désignés. Le Pape leur donna les instructions les plus précises, dans le but de prévenir les complications, de faire tête au danger et de sauvegarder la dignité de l’Eglise, s’il arrivait qu’elle fût encore menacée dans son chef et son indépendance. Munis de ses pouvoirs ils se mirent immédiatement en route et rencontrèrent Frédéric à Sin-Quirino sur les confins de la Toscane. On les reçut avec honneur ; introduits dans la tente du monarque, ils lui rendirent les hommages dus à son rang et lui présentèrent les lettres apostoliques. Parmi les intentions que le Pape signifiait au roi, il en était une qui ne devait souffrir ni retard ni difficulté; les autres seront débattues dans la suite. Adrien demandait qu’on livrât à ses délégués cet Arnaud de Brescia qui n’avait cessé de troubler la ville et le monde. Le terrible agitateur, lors de son expulsion, errant dans les campagnes, tantôt poursuivi par la vindicte des lois, tantôt accueilli comme un prophète, était tombé d’abord entre les mains du cardinal Gérard de Saint-Nicolas, dans la petite ville d’Otricoli sur les bords du Tibre. Des seigneurs companions l’avaient ensuite délivré, mais pour se réfugier avec le sectaire sous la protection du futur empereur.
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10. Par ses tendances et ses doctrines, Arnaud n’était pas l’ennemi du pouvoir temporel ; il aspirait à dépouiller l’Eglise au profit de César, tout en flattant le peuple, par une de ces contradictions qui sont loin d’appartenir exclusivement à cette époque. Malgré cela, le César germanique envoya sur-le-champ des appariteurs saisir Arnaud et l’amener en sa présence. On prit avec lui l’un de ses fanatiques protecteurs, au grand effroi de tous les autres; mais l’hérétique seul fut remis au pouvoir des cardinaux, qui l’envoyèrent au Pape ; et le Pape à son tour le remit au Préfet de Rome. Le séditieux tribun, cause de tant de perturbations et de désastres, passait ainsi du juge ecclésiastique au juge séculier2. Sa cause fut bientôt instruite ; ni les faits ni les témoins ne manquaient. Une extrême agitation régnait à Rome. Arnaud fut condamné par le tribunal du Préfet à mourir sur le bûcher. Quelques historiens font entendre qu’il subit un autre genre de mort, la strangulation, et que le cadavre seulement devint la proie des flammes. Nous eussions désiré savoir quelle fut son attitude à l’approche du supplice, afin de la retracer, comme nous l’avons pu pour celle du médecin Basile, le chef des manichéens brûlé vif à Constantinople, environ quarante ans auparavant ; toutes nos recherches sont demeurées inutiles, aucune indication n’apparait nulle part. Ce que nous savons par divers témoignages, c’est que les cendres du supplicié furent jetées dans le Tibre, de peur qu’elles ne fussent recueillies et vénérées par une populace fanatique, comme les reliques d’un martyr. La secte n’était pas morte avec le sectaire, moins encore l’hérésie : l’une et l’autre ne manifesteront que trop leur vitalité.
11. Revenons maintenant à l’ambassade pontificale. Peu de jours avant qu’elle arrivât au camp allemand, le prince avait eu la pré-
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1. Voici comment Henri Martin résume en deux lignes la fin tragique de son héros; car tel est pour lui le sectaire : « Arnaldo, tombé entre les mains des gens de l'empereur, fut livré au pape par ordre de Frédéric, et brûlé vif à Rome.» Ne dirait-on pas que le pape lui-même condamna l'hérétique au feu ? Grâce au laconisme, il semblerait vraiment que de sa main pontificale il alluma le bûcher.
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caution d’en envoyer une au Pape, et l’attention de la composer uniquement de hauts personnages ecclésiastiques. Les deux ambassadeurs étaient Arnauld, cet archevêque de Cologne dont la récente élévation nous a paru si difficile à justifier1, et le prélat italien Anselme, archevêque de Ravenne. Ils avaient eux aussi pour mission de régler avec Adrien et la Curie Romaine les préliminaires du couronnement et le protocole de la cérémonie. Barberousse déclara donc ne pouvoir répondre aux cardinaux envoyés par le Pape, que lorsque ses propres envoyés seraient de retour. Dans une situation identique, plus délicate même à certains égards, le souverain Pontife dut surseoir à toute décision. Il n’était pas sans inquiétude sur les intentions de son redoutable visiteur; l’appareil militaire dont celui-ci marchait entouré, les violences déjà commises et les ravages exercés, tout corroborait ses soupçons et ses craintes. L’histoire de Pascal II ne remontait pas si haut qu’elle ne fût présente à sa mémoire. « Il avait donc résolu d’aller attendre le candidat impérial dans la forte place d’Urbevetana. Mais la soudaine approche des Teutons ne lui permettant pas de franchir la distance sans s’exposer à de graves dangers, revenant en arrière, il courut se renfermer dans Castellana, citadelle également regardée comme inexpugnable. S’il existait de mauvais desseins contre ses droits ou sa personne, il pourrait encore là les déjouer. Les archevêques de Cologne et de Ravenne le suivirent dans sa retraite, protestant des bonnes intentions de l'empereur envers le Pape et l’Eglise Romaine, ne se lassant pas d’exposer leur pacifique mission2. » Pour couper court à de semblables instances, Adrien leur dit: Je ne vous rendrai pas de réponse, avant que ne soient revenus les cardinaux mes frères, envoyés auprès du roi. — Congédiés de la même manière, les ambassadeurs des deux partis se rencontrèrent en route et se confièrent mutuellement leur insuccès. Mettant en commun leurs lumières, ils tinrent conseil, et tous ensem-
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1 Cf. tom. xxvde cette histoire, pag. 5S4,
2 Otto Frising. Vila l'rkl. u, 21.
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ble allèrent trouver le roi, qui venait de transporter son camp à Viterbe.
12. Ils avaient été précédés par le cardinal-prêtre Octavien, du cardinal titre de Sainte-Cécile, non pas envoyé, mais renvoyé par le souverain Pontife, et déjà tramant une sédition avec l’appui des schismatiques. « Il était présent quand les délégués du Pape furent admis à l’audience du roi ; pour empêcher l’accord des deux puissances, il se prit à vomir le noir poison dont il était imbu 1. En quelques paroles énergiques, sans entamer une discussion qui n’avait rien d’opportun, les cardinaux le réduisirent au silence, et le couvrirent de toute la confusion qu’il méritait. » Octavien appartenait à l’une des plus nobles familles romaines, qui se trouve indiquée par son nom. Un demi-siècle auparavant et dans de pareilles circonstances, la famille Octavia était représentée par ce Ptolémée que nous avons vu mener toutes les factions à Rome, soutenir le parti de l’étranger contre les intérêts de sa patrie, ce dont il fut récompensé par la main d’une princesse impériale. Octavien semblait avoir hérité du rôle de cet ambitieux, moins le courage. Imitera-t-il son retour à de meilleurs sentiments? L’histoire ne peut s’empêcher de dire qu’il fut un autre Judas, qu’il ne perdit pas une occasion de troubler le Sacré-Collége et de trahir la Papauté, pour devenir lui-même pape. Les obstacles élevés par ce dangereux sycophante ayant échoué devant les conseils de la sagesse, le roi réunit en une immense cour pleinière ses barons, ses prélats et tous les chefs de son armée ; puis, en présence des trois ambassasadeurs pontificaux, un noble capitaine, aussi distingué par sa vaillance que par sa loyauté, la main étendue sur la Croix et les saints Evangiles, engageant son salut éternel et celui du prince, jura trois fois, comme il en avait reçu l’ordre, non-seulement de ne pas ôter, mais encore de conserver intacte la vie du pape Adrien et celle de ses collègues, les éminents cardinaux de l’Eglise Romaine ; de sauvegarder leurs droits, leurs biens et leurs privilèges, de les revendiquer au besoin si quelqu’un y portait atteinte. Le serment
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1. Acta Adr. sum. Pont, ad annum 1135.
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royal ne laissait rien à désirer, faut-il le reconnaître, ni quant à la teneur ni quant à la solennité. Les représentants du Pape en éprouvèrent une joie sans mélange; ils prirent aussitôt congé de Frédéric, pour aller sans retard annoncer au Pontife ce qui venait de se passer, les garanties offertes à sa personne, ainsi qu’à tous les siens, l’heureuse disposition des âmes, l’élan universel vers l’union et la paix.
13. Tous les soupçons s’évanouirent; Adrien déclara qu’il était prêt pour la cérémonie du couronnement ; et d’abord on convint d’une entrevue préalable : jour et lieu furent déterminés. Le prince avec toute son armée se porta plus avant dans l'Etat ecclésiastique et dressa ses tentes non loin de Sutri, célèbre étape dont il semblait vouloir effacer les odieux souvenirs. Avec une entière confiance, le Pape de son coté se rendit à Népi. Le lendemain, au milieu d’une grande multitude d’Allemands, clercs et laïques, barons et soldats, accourus à sa rencontre, il fit son entrée dans le camp impérial. Mais une fâcheuse impression, une déception véritable l’attendait à ce premier moment: Barberousse n’était pas sorti de sa tente, enfreignant l’ancien cérémonial, qui l’obligeait à venir au devant du Pontife suprême, à faire ensuite quelques pas en tenant la bride de sa monture et l’étrier pour l’aider à descendre. Cette omission était plus qu’un manque de respect, un insolent oubli des convenances ; elle pouvait avoir une autre signification : les cardinaux y virent un signe alarmant, un sinistre présage. Saisis de frayeur, iis disparurent l’un après l’autre pour aller se réfugier à Castellana. Quoiqu’il ne fût pas lui même exempt d'alarmes, le Pape garda sa dignité. Descendant de cheval sans aide, il va s’asseoir sur le trône qu’on avait improvisé. Le roi de Germanie s’avance alors, se prosterne à ses pieds et les embrasse ; mais, comme il se relève pour se jeter dans les bras de son hôte sacré, celui-ci lui dit avec calme :— Puisque vous m’avez privé d'un honneur qui m’est dû selon l’antique usage, que vos prédécesseurs les empereurs orthodoxes, par respect pour les saints apôtres Pierre et Paul, n’ont cessé de rendre à nos prédécesseurs les Poutifes de Rome, je ne vous admets pas au baiser de paix, jusqu’à ce que vous m’ayez donné sa-
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tisfaction. — C’est un hommage auquel je ne suis pas tenu, répond le prince. — Tout demeure en suspens. La scène peut aisément tourner au tragique ; le malaise des acteurs principaux passe dans l’âme de tous les spectateurs, au risque de provoquer leur indignation et leur colère. Dans une telle situation, la conduite d’Adrien n’est dénuée ni de grandeur ni de courage. Seul, en face d’un monarque non moins irritable que puissant, sous sa main en quelque sorte, il ne craint pas de lui résister, il parle en maître. Le sang du fier Teuton bouillonne dans ses veines ; il réussit néanmoins à se dominer : l’orgueil cède à la prudence.
14. On prend le temps de réfléchir, l’armée reste à la même place, et le jour suivant s’écoule en pourparlers qui semblent devoir être stériles. Enfin, on requiert les barons les plus âgés, ceux qui marchaient à la suite de Lothaire, quand ce futur empereur alla trouver le Pape Innocent II à la célèbre conférence de Liège. D’après leur relation et sur l’autorité d’anciens documents, le conseil des seigneurs décide que Frédéric ne peut se dispenser de rendre au Pape l’hommage demandé ; cette décision est confirmée par l’assentiment unanime de la cour. On décide ensuite que le camp sera levé dès l’aurore et porté sur le territoire de Népi, près d’un lieu nommé la Table. Les choses étant ainsi disposées, le roi prit un peu les devants, et, comme le Pape approchait de son pavillon, il revint « à la distance d’un jet de pierre, » remplit avec joie, sous les yeux de toute l’armée, l'office auquel il s’était d’abord soustrait ; il tint d’une main ferme la bride et l’étrier. Le pontife ayant mis pied à terre le reçut immédiatement au baiser de paix. Rien n’altéra le bonheur de ce jour, l’éclat de ce pacifique triomphe. Volontiers nous dirons avec le grand annaliste Baronius que Frédéric Barberousse se montra dans cette occasion digne de tous éloges ; nous n’aurons que trop à le blâmer plus tard. Il ne dévia pas de sa noble conduite dans une autre occasion qui suivit de près celle-ci. « Les citoyens de Rome, dit Otton de Freisingen, instruits de la venue du prince, résolurent de sonder ses dispositions et de l’attirer à leur parti par une solennelle ambassade. Ils choisirent pour cela des hommes habiles, lettrés et diserts, qui ne manquaient pas non
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plus de prudence ; car ils avaient demandé préalablement un sauf-conduit, quand ils se présentèrent à l’audience du monarque. Celui-ci les reçut au milieu de ses barons, dans tout l’appareil de sa puissance 1. »
15. Or voici comment lui parla l’orateur choisi : «Nous sommes les députés de Rome, excellent roi ; c’est la Ville Eternelle, c’est le sénat, c’est le peuple romain qui nous envoie vers votre Excellence. Ecoutez-nous avec un cœur serein, prêtez une oreille bienveillante aux paroles que nous vous apportons de la part de cette illustre cité, de cette généreuse reine du monde, qui bientôt vous reconnaîtra, Dieu aidant, pour son prince, son empereur et son maître. Elle vous dit: Si tu viens en roi pacifique, ou plutôt parce que tu viens ainsi, comme je l’espère, ta présence est ma joie. Tu veux régner sur l’univers ; je me lève et j’accours avec transport pour te donner la couronne. Et comment ne viendrait-il pas avec des sentiments de paix celui qui visite son peuple? Comment ne reposerait-il pas un glorieux regard d’amour sur ce peuple qui soupirait depuis si longtemps après sa venue, au moment de briser le joug immérité que les clercs nous imposent. J’appelle de tous mes vœux le retour des anciens temps : que la noble ville rentre en possession de ses privilèges; que sous un tel chef elle reprenne le gouvernail du monde; que sous un tel empereur l’arrogance des nations soit domptée, et que toutes courbent de nouveau le front sous l’unique autorité de Rome. Puissiez-vous, en reprenant le nom d’Auguste, vous revêtir aussi de sa gloire ! » Après cet emphatique début, l’orateur retraça dans un langage non moins emphatique la conquête du monde par les Romains, s’étendant avec complaisance sur la sagesse du sénat, sur la discipline et la valeur de l’ordre équestre, sur les lointaines expéditions qui semblaient avoir agrandi l’univers en le subjugant. Il en vint ensuite à la décadence, à la perte de toutes ces grandeurs, qu’il attribuait soit à l’incurie des princes, soit aux péchés du peuple. Dans ces têtes exaltées, les idées chrétiennes n’étaient jamais entièrement exclues par les
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1 Otto Frisisg. Yita b'rid. n, 22.
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rêves païens. Le moine tribun parlait encore après sa mort par la bouche de ses posthumes interprètes.
16. L’orateur reprit ainsi : « Le jour se lève où pour ton honneur et celui de la divine République, sénateurs et chevaliers étant rétablis, tu vas, par les conseils des uns et la valeur des autres, ressusciter la splendeur de l’Empire Romain et le couvrir d’une gloire immortelle. Quoi de plus beau, quoi de plus agréable à ton noble cœur et de plus conforme à ton autorité? Ecoute donc, ô prince, écoute avec douceur ce qu’exigent ta justice et la mienne; la tienne d’abord, puisque tout doit commencer par Jupiter, ab Jove principium. Tu n’étais qu’un hôte, je t’ai fait citoyen ; étranger, venant d’au-delà des Alpes, je t’ai fait roi. Ce qui m’appartenait de toute justice, je te l’ai donné. Tu dois, à ton tour, me garantir mes bonnes coutumes et mes vieilles institutions, tant de fois jurées par les prédécesseurs, mises par eux hors d’atteinte, protégées et défendues contre la fureur des Barbares. Tu dois à mes officiaux, chargés de t’acclamer daus le capitale, jusqu’à cinq mille livres d’indemnité. Tu dois enfin préserver la République de tout outrage, même au prix de ton sang; et tout cela, le confirmer par acte authentique, signé de ta main... » C’était plus que la patience de Frédéric ne pouvait en entendre. Sentant que son indignation, provoquée par un discours non moins insolent qu’insolile, allait éclater au détriment de sa dignité d’homme et de monarque, il arrêta tout à coup ce torrent de paroles, qui longtemps, à la manière italienne, eût encore promené ses eaux dans les mille circuits d’interminables périodes. « Nous avons assez souvent, dit-il avec un calme qui n’était que dans la voix et le visage, nous avons entendu parler de la sagesse et du courage des Romains, plus particulièrement toutefois de leur sagesse. Aussi ne pouvons-nous assez nous étonner de rencontrer sur vos lèvres un discours plutôt affadi par l’enflure de l’orgueil que relevé par le sel de la sagesse. Vous portez aux nues la gloire de votre antique cité, les splendeurs de votre divine république. J’y souscris sans peine ; et, pour rappeler l’expression d’un de vos écrivains, fuit, fuit, il exista le courage de la république romaine, mais jadis ; que ne pouvons-nous dire avec autant de vérité que de
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bon vouloir : Il existe maintenant encore! Elle a subi, votre Rome, ou mieux la nôtre, les tristes retours des choses d’ici-bas ; elle ne pouvait pas seule échapper à l'éternelle loi faite par le Créateur à ce globe sublunaire.
17. « Ne sait-on pas comment tout ce qu’il y avait de force votre noblesse passa d’abord à la cité reine de l’Orient, comment le Grec dégénéré s’enivra longtemps de vos délices? Survint le Franc, vraiment noble de fait et de nom, dont la vaillance vous ravit ce qui restait de votre sève originaire. Voulez-vous avoir sous les yeux l’antique gloire de Rome, la gravité des sénateurs, l’ordonnance des tentes guerrières, la valeur et la discipline des chevaliers, l'indomptable audace affrontant les combats? regardez notre république ; tout est chez nous : ces grandes choses ont émigré chez nous avec l’empire. L’empire ne nous a pas été transmis nu ; il venait revêtu de sa force, traînant après lui tous ses ornements. En notre possession sont vos consuls, votre sénat, vos armées. Aux patriciens des Francs de vous gouverner désormais par leur sagesse ; à leur épée de protéger vos personnes et vos biens. Vous m’avez appelé, osez-vous dire, vous m’avez fait prince ; j’ai simplement reçu ce qui vous appartenait. Ce qu’il y a d’inouï, de déraisonnable et de faux dans ce langage, les hommes de sens en jugeront, vous en jugerez vous-mêmes. Ne rappelons que les modernes empereurs : Est-ce que par hasard nos divins princes, Charles et Ottonh n’auraient pas arraché, soit aux Grecs, soit aux Lombards, Rome et l’Italie, pour les annexer comme une glorieuse conquête à l’empire des Francs? Serait-ce là le présent gratuit d’une main étrangère? Ils répondent à cette question, ce Didier et ce Bérenger dont vous étiez si fiers quand ils étaient vos maîtres. Or, que nos Francs les aient, non-seulement vaincus et pris, mais encore vus vieillir et mourir dans l’esclavage, c’est attesté par d’irrécusa-
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1 Barberousse parle évidemment ici de Charlemagne et d'Otton Ier, également surnommé le grand. On remarquera sans doute le soin qu'il met à ne point séparer les Francs des Germains dans les destinées de l'empire. Il entend que la gloire des premiers soit son héritage comme celle des seconds. Et la France ? Attendons l'avenir.
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bles monuments. Leurs cendres mêmes, captives dans leurs tombeaux, perpétuent le témoignage de ce que j’avance. Vous dites que vous m’avez appelé ; mais pour quelle raison? Vous étiez sous l’étreinte de l’ennemi ; et ni votre main, ni la noblesse byzantine ne pouvaient vous délivrer. C’est alors que vous avez fait appel à la bravoure des Francs. Appelé, dites-vous? et moi je dis, imploré. C’est à ce titre que je suis venu. De votre prince, j’ai fait mon humble soldat, et vous-mêmes, je vous ai fondus dans la masse de mes sujets. Je suis le possesseur légitime : vienne qui le peut arracher à la main d’Hercul sa massue. Sera-ce le Sicilien, en qui vous mettez votre confiance? Qu’il médite les exemples du passé. Elle n’est pas encore débilitée la main des Francs et des Teutons. Lui- même, si Dieu nous est en aide et nous prête vie, pourra bien un jour se repentir de son audace.
18. « Vous vous enquérez de ce que je vous dois? Oublions que c’est au prince à dicter des lois au peuple, et nullement à celui-ci de commandera celui-là. Oublions encore qu’un possesseur, sur le point d'entrer dans son bien, ne subit pas l’injure d’une condition préalable. Je consens à discuter vos propositions. Vous me demandez, si j’ai compris vos exigences, un triple serment. Je vais répondre sur chaque chose. II faut d’abord que je jure de maintenir vos anciennes lois et de respecter vos bonnes coutumes, puis de défendre la patrie, au péril même de mes jours. Je prends ces deux points ensemble. Ou votre demande est juste, ou bien elle est injuste. Dans le second cas, vous n’avez pas le droit de la faire, ni moi de l’accorder; dans le premier, je déclare que ma volonté ne diffère en rien de mon devoir. Cette complète harmonie rend tout serment inutile. Comment vous refuserais-je ce qui vous est dû, moi qui rends justice au plus infime de mes subordonnés? Comment ne défendrais-je pas la patrie, le siège surtout de mon empire, au péril même de ma vie, moi dont le projet est d’en rétablir les extrêmes frontières, sans reculer devant aucun danger? Les Danois, subjugués naguère et réintégrés dans le monde romain, en savent quelque chose ; d’autres pays, d’autres royaumes le sauraient également, n’eût été l'affaire qui m’amène. J’en viens au troisième chef :
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p23 § III. COi m\EMEXT BE FRÉDÉRIC 1er.
A vous entendre, je dois m'obliger par serment à verser dans vos mains une somme déterminée. Quelle honte! quelle dégradation pour toi de t'abaisser, ô Rome, à de pareilles stipulations? Les captifs seuls y sont soumis d'ordinaire. Suis-je donc en captivité? Les ennemis me tiendraient-ils dans leurs chaînes? Me serais-je vainnement persuadé que je siège au milieu d'une nombreuse et vaillante armée? Le prince Romain serait-il, contrairement à sa volonté, un vil tributaire et non un magnifique bienfaiteur. Jusqu'ici, dans ma munificence royale, je donnais à qui je voulais, autant qu'il me convenait de donner, selon mon affection ou ma reconnaissance. Des petits on attend un service obligatoire, des grands une juste et large rénumération. Cet exemple, que m'ont transmis de glorieux ancêtres, je l'ai suivi partout ailleurs; pourquoi n'y serais-je pas fidèle à l'égard des citoyens romains, et ne ferais-je pas de mon entrée dans leurs murs une réjouissance publique? Mais on refuse tout à qui manifeste une injuste prétention. »